Critiques

La Forme de l’eau – The Shape of Water : Merveille du monde marin

Décidément, tout va bien pour Guillermo Del Toro depuis quelques temps. En attendant les jérémiades des inévitables « fans originaux » qui préféreront sans doute ce que le réalisateur « faisait avant », histoire de justifier leur sentiment de dépossession de l'artiste par le grand-public (quand bien même il ne leur a jamais appartenu, #achetezvousunevie), on ne peut que se réjouir que les dieux du 7ème Art lui accorde enfin leurs largesses. Et Dieu sait qu'il était temps. En effet, malgré ses 25 ans d'activité, Guillermo Del Toro s'était en effet toujours heurté à un plafond de verre l'empêchant d'accéder à une véritable consécration. Celle qu'ont notamment connu ses compères du Téquila gang (Alfonso Cuaron et Alejandro Gonzalez Inarritu) à savoir la sainte Trinité du succès (public, critique et institutionnel) qui permet d'asseoir le nom d'un metteur en scène dans le livre d'or hollywoodien. De fait, sa carrière n'avait jusqu'alors jamais vraiment dépassé (pas artistiquement on précise) la marque de fabrique qui lui était associé. Soit le fameux « Guillermo Del Toro presents »  slogan qui fait monter la hype du bon goût (à raison) sans reposer finalement sur un véritable carton populaire.


La revanche d'un monstre

 On peut même dire qu'entre le semi-échec (INJUSTIFIÉ !) de "Pacific Rim", son éviction de la suite (qui succédait à une longue liste de projets avortés), et le bide (INJUS… Bon pas tant que ça) de "Crimson Peak", la côte du monsieur auprès des producteurs commençait même à s'effriter. "La forme de l'eau" tombe donc à pic non seulement pour remettre les pendules à l'heure, mais aussi dérouler aux pieds du réalisateur le tapis rouge qu'il aurait dû fouler depuis longtemps, chose d'autant plus vraie à la vision de ce dernier film. Non seulement au regard de sa réussite absolue, la densité inouïe qui irrigue chacun des compartiments du film esquissant un idéal de cinéma qui n'est que trop peu représenté à notre époque. Mais aussi parce que "La forme de l'eau" atteste plus que jamais du caractère atypique de la profession de foi du réalisateur, qui la porte à sa quintessence. 

Véritable boulimique de culture,  Guillermo Del Toro n'a cessé de faire de sa filmographie un manifeste transmédia dépassant les querelles de chapelles dans lesquelles s'enferment ses contemporains. Avec les Wachowski et Sam Raimi, il fut partie intégrante de ces réalisateurs qui firent du cinéma le point de jonction de la culture populaire au cours des années 2000 à travers les velléités syncrétiques de leurs mises en scènes. "Blade 2", "Matrix", "Spiderman", "Hellboy" … Autant de films qui dépassaient la seule référence aux supports auxquels ils renvoyaient (pêle-mêle jeu-vidéo, BD, animation japonaise…) pour puiser dans leurs spécificités les éléments d'une pure logique de mouvement cinématographique. Bref, le bon vieux temps quoi.


Back to basics

15 ans plus tard, alors que Marvel règne sur le monde et que la sphère médiatique ne jure plus que la « culture pop », la victoire a un goût amer, de l'aveu même de Del Toro. Véritable veau d'or contemporain agité pour légitimer le statu quo politique et culturel, la culture pop n'est plus cet incubateur thématique et formel qui portait en elle la vocation d'évolution de son médium (à moins de prendre aux sérieux les débats coperniciens qui entourent la sortie de chaque nouveau "Star Wars"). Or, c'est parce qu'il a compris que ce qui était le vecteur d'élévation de son médium est devenu l'instrument de sa régression que Del Toro laisse momentanément la maison à ceux qui se sont emparés des clés. Autrement dit, "La forme de l'eau" est bien un film de Guillermo Del Toro avec la frugalité que cela implique, mais il représente cette fois (quasi) exclusivement le cinéma. 

Là réside peut-être l'une des raisons de l'accueil recueilli par "La forme de l'eau". Si le film s'inscrit par son sujet et son échelle économique dans la lignée des « petits » films de Del Toro ("Cronos", "L'échine du diable", "Le labyrinthe de Pan"), le film semble carburer à la synthèse de ses influences, à la façon d'un "Blade 2" ou d'un "Pacific Rim". Influences qui ne sont ici que (presque) cinématographiques. A plus fortes raisons que pour la première fois de sa carrière, Del Toro multiplie les renvois directs à son médium... A chaud, on songe à cette chorégraphie de claquettes entre  Elisa  et son voisin devant un numéro musical à la télé, ou les films projetés dans le cinéma au-dessus duquel habite l'héroïne. Soit une démarche dans l'air du temps, le monde du cinéma se flattant des œuvres-pèlerinages se retournant sur les heures de gloire du 7ème Art pour essayer d'en retrouver l'essence égarée par une époque moribonde (voir le triomphe de "La La Land" l'an passé). 

Qu'on se rassure Del Toro n'est pas devenu post-moderne pour autant (et il s'en défend fermement d'ailleurs). L'homme présente une déférence bien trop prononcée envers une certaine idée de la pureté cinématographique pour se mettre à discourir sur son médium au sein même de sa narration. Mieux, le  réalisateur a toujours opérée cette fusion entre ses personnages et leur support de représentation comme épicentre de sa candeur. De la même façon que le prologue animé d'"Hellboy 2" renvoyait le personnage au monde de mythe auquel il appartenait (et le préparait à sa désillusion imminente quant à ses espoirs d'intégration dans le monde des hommes), Sally Hawkins est constamment renvoyée à ce qu'elle est par les images qui l'entoure : une créature de fiction évoluant dans un monde de fiction. Ainsi, les manifestations ostentatoires de cinéma ne sont pas là pour tracer une délimitation entre la réalité et l'imaginaire par lequel l'héroïne s'évaderait de son quotidien. Au contraire, le film témoigne d'une complémentarité organique entre les deux, comme s'il s'agissait d'instruments participants à la symphonie scénique et visuelle en train de se dérouler.


La forme EST le fond

Cette assimilation des personnages à un support d'images a toujours infusé la démarche de Guillermo Del Toro. Y compris (et surtout ?) quand il allait puiser dans d'autres disciplines artistiques de quoi élaborer un langage visuel qui puisse définir ses personnages. C'est bien de cette façon par exemple  Damaskinos, pur protagoniste de tragédie antique, coexistait avec un samouraï noir entre personnage de BD et blaxploitation dans "Blade 2". De fait, si "La forme de l'eau" aurait procédé au traditionnel fossé réalité/fiction, il est plus que probable que le film n'y aurait pas survécu. Et surtout pas la volonté de Del Toro de raconter à l'écran tout de l'histoire d'amour entre l'héroïne et la créature amphibie, y compris dans son existence charnelle. Parti-pris des plus casse-gueule sur le papier mais qui nous vaut à l'écran des scènes d'une poésie incroyable, comme lorsque l'héroïne inonde son appartement pour mieux « connaître » l'être aimé dans son élément, et son intimité (on invitera d'ailleurs Jean-Pierre Jeunet à s'expliquer sur ce qu'il désigne comme de la « gratuité » au cinéma, en référence à ses récents propos). 9 ans après le baiser entre Neytiri et Jake dans "Avatar", la représentation de l'altérité à l'écran vient de franchir une nouvelle étape. 

On l'aura compris : si "La forme de l'eau" devait-être un film sur le cinéma, ce ne serait pas à la faveur d'une exégèse entretenue par la narration ou un discours qui se grefferait sur l'épiderme de l'image comme une seconde peau. Non si on devait le définir ainsi, ce serait dans sa capacité à sublimer son extraordinaire pouvoir d'évocation, à libérer les émotions de leur grille de lecture cartésienne pour en faire un motif d'élévation collective. De fait, "La forme de l'eau" est effectivement un hommage grandiose dans tout ce que le cinéma peut générer de merveilleux et poétique. Del Toro n'hésite pas à naviguer d'un genre à l'autre pour éprouver sa démarche, épuisant par la virtuosité de son découpage les lignes de séparations entre des chapelles qui ont rarement aussi bien faut qu'une à l'écran. Un de ces films qui nous rappellent pourquoi le cinéma reste l'horizon de tous les possibles.  
Auteur :Guillaume Meral
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