6 décembre 2021
Critiques

La Fracture : Plongée dans un pays en crises

Par Martin Thiebot


Les deux précédents films de Catherine Corsini, “La Belle Saison” et “Un amour impossible”, situaient leur action entre les années 1950 et les années 1970. Ils donnaient à voir une photographie de la France de l’époque, de ses divisions et de ses injustices. En quelque sorte, "La Fracture" s’inscrit dans la continuité de sa filmographie. La réalisatrice continue de juxtaposer l'intime et le politique. Cependant, cette fois-ci, elle s’intéresse à la France de fin 2018. Une France traversée par de multiples crises.

Dans "La Fracture", la première crise dont il est question est celle d’un couple. Julie (Marina Foïs) a décidé de quitter Raf (Valeria Bruni Tedeschi). Cette dernière ne le supporte pas. Tentant de rattraper sa compagne, elle dérape et se casse le coude contre le bitume. La voilà transportée aux urgences d’un hôpital parisien. Elle est alors confrontée à plusieurs récits parallèles. Celui de Kim (Aïssatou Diallo Sagna), infirmière qui enchaîne les gardes. Celui de Yann (Pio Marmaï), chauffeur routier descendu à la capitale pour participer à un nouvel acte des Gilets jaunes. Il a été touché à la jambe par une grenade lacrymogène.

Une fiction pour un sujet documentaire

C’est donc l’hôpital qui constitue le décor de la quasi-totalité du long-métrage "La Fracture", lequel se déploie sur une nuit. Conditions de travail et d’accueil déplorables, manque de moyens, personnel débordé, injonctions absurdes et indécentes… Catherine Corsini filme la crise profonde que traverse le service public au plus près de ceux qui la vivent. Sous sa caméra, la salle d'attente des urgences prend des airs de cour des miracles. Y convergent tous les misérables. Ce qui comprend les manifestants victimes de violences policières. L’hôpital apparaît à la fois comme une enceinte à l’écart des problèmes du monde, où l’on soigne tout le monde sans distinction. C'est un lieu où surgit le réel avec violence, une forteresse assiégée de toute part.

"La Fracture" a évidemment des ambitions naturalistes, qui lui donnent l’allure d’un documentaire, en partie parce que l’équipe de soignants est entièrement composée d’acteurs non-professionnels, de professionnels du soin. Un montage soigné et rythmé traduit par ailleurs l'effervescente tension qui se dégage du lieu. Deux scènes d’affrontements entre CRS et manifestants empruntent les codes du film de guerre, mais cela ne les empêchent pas d’être (hélas) très réalistes. Le long-métrage revêt aussi par instants un habit beckettien, lorsque la situation paraît tellement irréelle qu’elle confine à l’absurde.

Avec "La Fracture", Catherine Corsini alterne donc les genres, et se montre en plus très drôle, en ne tombant jamais dans le mépris de classe. Au contraire, on se moque surtout du personnage de Raf, bourgeoise bohème, artiste égoïste et alter ego de la réalisatrice. Elle finit par former avec Yann un duo qui fonctionne particulièrement bien, même s’il avait commencé par un duel, symbole d’une des fractures dont parle le titre. L’humour révèle et accentue les déchirures contemporaines, mais comme le dialogue, il permet aussi de les estomper.

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Valeria Bruni Tedeschi et Pio Marmai - Copyright Carole Bethuel

Belle distribution au service d'un scénario bavard
"La Fracture" repose beaucoup sur un quatuor de comédiens remarquablement bien dirigé. La tragi-comique Valeria Bruni Tedeschi est absolument sidérante. Pio Marmaï signe un de ses plus grands rôles. Aïssatou Diallo Sagna, aide-soignante de profession, est juste du début à la fin. Marina Foïs est évidemment excellente, mais le préciser paraît presque superflu. À noter également, les prestations secondaires mais essentielles de Marin Laurens en patient atteint de troubles psychotiques et de Jean-Louis Coulloc’h en habitué des ronds-points désabusé.

"La Fracture" se caractérise par un refus de l’implicite qui constitue à la fois sa force et sa faiblesse. Ancré dans la réalité sociale et matérielle, il énonce clairement les choses, sans emphase et sans retenue. Le choix de Catherine Corsini de mettre en scène les Gilets jaunes, et non un mouvement social indéterminé, n’est pas anodin. Elle joue avec l’aversion que ces derniers ont suscité, et place ainsi une certaine gauche (à laquelle elle appartient probablement) face à ses contradictions.

Néanmoins, un problème se situe au niveau du scénario. Les dialogues explicitent tout, explicitent trop. Certains sonnent parfois même faux : il est inutile de mettre des paroles militantes dans la bouche de ses personnages quand la réalité autour d’eux suffit à tenir lieu de discours oppositionnel. On ne peut également s'empêcher de se demander à qui s’adresse vraiment ce film. Paradoxalement, s’il résonne singulièrement depuis la crise sanitaire, il a aussi perdu en partie sa force contestataire, puisque ce qu’il montre de l’hôpital public ne devrait plus être étranger à personne.

Malgré sa volonté de tout englober, quitte à tomber parfois dans la surenchère, "La Fracture" ne va pas assez loin, reste en surface. Oui, la répression des manifestations s’est faite particulièrement violente ces dernières années. Oui, la misère a des conséquences dévastatrices sur ceux qu’elle touche. Mais qui l’ignorait encore ? Par le passé, le cinéma politique a rarement démontré sa puissance en se contentant de transposer à l’écran une vérité connue de tous, mais au contraire en anticipant, en imaginant ; en déplaçant le curseur sur ce qui pourrait advenir, sur ce qui nous attend si rien ne change, sur les raisons d’espérer et les moyens de se réinventer. Ce que ne parvient malheureusement pas à faire Catherine Corsini, et qui empêche son film d’être réellement déstabilisateur.

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