Critiques

La Mécanique de l’Ombre : De l’ombre à la lumière

Avant d'évoquer "La Mécanique de l'Ombre" en tant que tel, un constat s'impose : on a souvent cherché dans l'hégémonie du cinéma populaire américain les raisons pour expliquer les défaillances chroniques des tentatives hexagonales pour gagner les cœurs et les esprits.

Comme si finalement l'Oncle Sam était détenteur d'une formule magique dont l'incantation serait interdite à l'export sur notre territoire, pour des raisons (« Pas les mêmes moyens » pour les uns, « pas notre culture » pour les autres) qui ont souvent en commun d'entretenir le statu quo sur la mission d'élévation du 7ème Art qui incomberait au cinéma français.

De fait, pas besoin d'effectuer d'interminables contorsions rhétoriques pour comprendre que la différence d'approche entre les deux cinématographies réside dans la conception même du médium. Et, en particulier, la place attribuée au spectateur. Celui qui est la partie prenante du dispositif amené à construire du sens à travers son interaction émotionnelle avec le long-métrage.

Du moins s'agit-il de la vision dominante Outre-Atlantique, qui conduit souvent les cinéastes à anticiper sur les réactions du spectateur quand chez nous le podium de l'auteur-roi génère une conception unilatérale de ce dialogue (ou la réflexion-si réflexion il y a -se conçoit sans la « participation »).

Or, c'est bien la première de ces conceptions qui semble regagner les faveurs des réalisateurs français s'aventurant dans l'entreprise périlleuse du cinéma populaire.

Dans le cas de "La Mécanique de l'Ombre", il s'agit même de la problématique centrale d'un film qui bâtit tout entier son dispositif sur la capacité du spectateur à mettre son intuition à profit pour combler les cases laissées volontairement vacantes à l'image.

L'histoire est celle de Duval, comptable modeste et effacé, luttant contre ses démons et le chômage qu'il subit depuis le burn-out qui lui a coûté son poste deux ans auparavant. C'est alors qu'une organisation mystérieuse lui propose un travail atypique : retranscrire des enregistrements téléphoniques clandestins, au sein d'un appartement soumis à des règles drastiques…

D'emblée, le premier film de Thomas Kruithof ne fait pas mystère de sa volonté de s'insérer dans la grande tradition du thriller parano, genre qui fit les heures de gloire du Nouvel-Hollywood mais qui trouve également quelques fleurons du genre de ce côté-ci de l'Atlantique (chez Henri Verneuil ou Yves Boisset notamment).

Personnage perdu au sein d'une machination qu'il ne comprend pas, découverte par bribes d'une réalité parallèle à la notre, individus écrasés par la puissance occulte du système…

Rien ne manque à l'appel, Kruithof sacrifiant sans chipoter aux conventions du genre pour élaborer une ambiance conspirationniste du plus bel effet.

Or, c'est généralement là qu'intervient le « mal français », lorsque le réalisateur se laisse intimider par ses références en récitant l'abécédaire établit par ses prédécesseurs en guise d'offrandes à sa propre cinéphilie.

Pour Thomas Kruithof, que la notion d'exercice de style intéresse peu, le genre constitue avant tout une passerelle vers l'élaboration d'une expérience cinématographique subjective.

Concrètement, cela se traduit par la volonté de jumeler totalement le point de vue du public à celui de Duval, magnifiquement campé par un François Cluzet à qui le minimalisme sied à merveille.

Tout l'univers de "La Mécanique de l'Ombre" et sa compréhension repose ainsi sur la propension du spectateur à reconstituer le puzzle à travers le parcours du personnage de Cluzet, véritable gibier de potence choisit pour la torpeur dans laquelle il a choisi de s'enfermer. 

De fait, c'est toute la réussite de "La Mécanique de l'Ombre" de nous faire instantanément partager l'intériorité du héros afin de nous immerger dans l'opacité aliénante de l'univers dans lequel il évolue.

Le glissement d'une réalité à l'autre s'effectue ainsi alors que le cinéaste épure le cadre autour de François Cluzet, comme le personnage essayait de retrouver son chemin dans les coulisses souterraines du monde tel qu'on le connait.

Véritable signal de reconnaissance, la bande-sonore se révèle à l'avenant pour traduire sa psyché au spectateur qui ne cessera jamais d'avancer dans le récit à la même vitesse que le personnage. 

Tout le pari de Thomas Kruithof, qui a coécrit le scénario avec Yann Gozlan (réalisateur d'"Un Homme Idéal", et autre chantre du dialogue entre son et image comme vecteur de l'immersion sensitive et de la subjectivité) résidait ainsi dans sa capacité à trouver le timing qui ne dissocierait jamais la perception de Duval de celle du public.

Mission plus qu'accomplie (on pense même à du Shyamalan sur certaines scènes), si l'on en juge par l'intelligence avec laquelle le réalisateur distille dans le cadre les indices d'une conspiration qui ne se dévoilera jamais vraiment.

C'est encore de façon purement intuitive qu'il nous communique la transformation proactive du héros dans le troisième acte, lorsque celui-ci se met à nous devancer pour reprendre les choses en mains.

Sa cohérence, "La Mécanique de l'Ombre" l'affiche dans tous les recoins de sa conception, jusque dans un casting de seconds rôles privilégiant avec bonheur les gueules parlantes aux visages muets (Sami Bouajila, Simon Abkarian, Denis Podalydés).

De fait, jamais le film n'essaie de faire du personnage le héros d'une autre histoire que la sienne, l'enjeu étant de reprendre le contrôle sur sa propre vie plutôt que de bouleverser une conspiration qui le dépasse.

Or, c'est justement en circoncisant volontairement son aire d'exercice que le film prend toute sa dimension politique, dans le portrait de cet homme qui se met à poser des questions à un système exigeant la soumission docile de ses acteurs.

"La Mécanique de l'Ombre" saisit l'essence même du cinéma populaire en investissant les codes d'un genre pour nous interpeller dans notre rapport au monde. L'obéissance servile du personnage est le tribut que nous payons tous à notre façon au système aliénant dans lequel nous nous trouvons. Sa révolte est aussi la nôtre.

Auteur :Guillaume Méral
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