15 septembre 2019
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La piel que habito : La critique

"La Piel Que Habito", de Pedro Almodovar, marquera sans doute un tournant dans sa filmographie. Ou qui plutôt accentue le tournant qu'elle prend depuis quelques années.

On retrouve bien évidemment ses thèmes récurrents comme la question du genre, l'identité sexuelle instable- la filiation, la confusion des liens, les rapports parents-enfants- la dangerosité des hommes, leur violence envers les femmes- enfin la mise en abyme, le jeu sur les divers régimes d'images. Mais ce qui change dans son cinéma et qui est à l'œuvre ici, c'est l'atmosphère, le traitement esthétique de son film.

En adaptant un roman de Thierry Jonquet (Mygale, Gallimard, 1999) avec "La Piel Que Habito", Almodovar tend vers le fantastique voire l'anticipation avec un quelque chose, du domaine de l'hommage, de la référence : que ce soit à Feuillade et ses "Vampires" (aah les combinaisons et collants moulants !), à Franju et ses "Yeux sans visage" (pour la thématique, la chirurgie esthétique, la greffe, l'enfermement, le lieu)… et plus récemment à Cronenberg et ses "Faux-Semblants").

Mais, d'un autre côté, on ne retrouve pas la chaleur, la ferveur toute hispanique, un sens de la démesure, du baroque, l'ambiance « movida » de ces premiers films et jusqu'à "Volver" d'ailleurs.

Dés le début de "La Piel Que Habito" nous est offert l'image de Vera (Elena Anaya) avec son justaucorps couleur chair qui, à travers le prisme d'image de caméra de surveillance, s'exerce au yoga avec l'aide d'un ballon et d'un coussin.

Rapidement nous prenons acte de son état d'enfermement dans une grande maison bourgeoise, froide. Elle se présente comme un spectacle vivant, filmée sous toutes les coutures, prisonnière d'un savant fou, d'une sorte de docteur Frankestein qui a fait d'elle son rat de laboratoire.

En effet, et nous le découvrirons a posteriori, elle est l'œuvre plastique et chirurgicale du docteur Robert Ledgard (le revenant Antonio Banderas) qui la tient comme prisonnière par vengeance…nous n'en dirons pas plus afin de ne pas trop dévoiler le cœur du récit et donc l'intérêt narratif du film. Ce qu'on peut dire par contre c'est qu'à nouveau la narration est éclatée, par blocs.

Almodovar nous a habitué depuis longtemps, que ce soit avec "La Mauvaise Education" ou "Volver", a désarticuler ses récits. Mais ici les transitions se font plus brutales d'où cet effet de « blocs narratifs », qui sont chapitrés par des incrustations temporelles.

Nous ne sommes pas non plus dans des « chapitrages » à la Kubrick ou plus récemment comme Lars von Trier avec son "Melancholia" et bien avant avec "Breaking The Waves" mais il y a de cela dans cette découpe tranchante.

Au moins le terme « tranchant » colle avec l'esprit du film qui surprend par son atmosphère, son ambiance. Tout est glacial, épuré, clinique ; la photo est lumineuse mais dans le fond c'est sans doute son film le plus sombre.

On ne peut pas reprocher la cohérence du film avec ses références et son propos, en cela Almodovar fait preuve d'une indéniable maîtrise formelle. Il brusque le spectateur par ce qu'il le surprend : par la fulgurance du récit, par un mise ne scène très découpée, par des répliques qui claquent (comme la réponse, sans doute culte, froide et coupante du Dr à son patient : « une vaginoplastie »), par des personnages antipathiques ou qui déclenchent moins de sentiments d'empathie que dans ses précédents films.

Il nous offre donc avec "La Piel Que Habito" un film moins « aimable » que les autres, à l'instar du « revenant » Antonio Banderas, au jeu volontairement « lisse et inexpressif » pour reprendre les termes du réalisateur lui-même. Il est inquiétant en mari et père malheureux et chirurgien de génie fou.

Prêt à violer les lois de la bioéthique pour assouvir sa vengeance et ses fantasmes. Avec la transgenèse, Almodovar va encore plus loin dans la transgression, au-delà de la simple identité sexuelle.

C'est là que "La Piel Que Habito" rejoint l'incomparable chef-d'œuvre du maître Hitchcock qu'est "Vertigo". Comme le personnage de James Stewart (Scottie) le docteur Robert Ledgard veut ressusciter la femme morte qu'il a aimé, mais contrairement à son aïeul son obsession, sa quête va le porter vers un homme…

Sans la dévoiler, bien évidemment, c'est la séquence finale qui se rapproche, nous rappelle le plus les précédents films d'Almodovar par la circulation de la parole et des émotions entre trois femmes.

Almodovar a le mérite de conserver ce qui fait son cinéma en termes de thématiques mais de le faire évoluer dans son style, avec une ambiance et une direction d'acteurs nouvelles.

Au risque de désarçonner ses fans, on ne pourra pas lui reprocher d'être paresseux ou de s'encroûter. Peut-être est-ce le signe d'un film qui va bien vieillir, dont la « peau » ne subira pas trop les assauts du temps. C'est déjà un film qu'on apprécie mieux à la deuxième vision, le signe des grands et des classiques non ?

Auteur :Loïc Arnaud
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