19 septembre 2020
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La Route : Trop impersonnel

Parfois, on regrette d'avoir appris à lire. Cela éviterait de dévorer un à un les bouquins d'un auteur génial comme Cormac McCarthy - dont il faut lire TOUS les livres - et de se retrouver ensuite complètement indifféré par une adaptation pourtant plus qu'honnête de son dernier opus en date. Chef d'oeuvre de road movie apocalyptique, La route est sans doute le meilleur roman de son auteur, dont le style n'avait jamais été si dépouillé et pourtant si riche. Et que John Hillcoat, auteur d'un premier film fort prometteur - The proposition -, se dévoue pour le porter à l'écran n'était pas la pire des nouvelles. À l'arrivée, La route est un film tout sauf honteux, auquel on ne peut pas reprocher grand chose... mais qui procure des sensations mille fois moins intenses que ce qu'offrait la lecture, intense et bouleversante, de l'un des plus grands livres de ce début de siècle.

L'image est belle, les acteurs inattaquables, et la route parcourue par les deux héros remplit comme promis son rôle de long chemin existentiel. L'adaptation est relativement fidèle, et la plupart des micro-variations choisies par Hillcoat semblent plutôt judicieuses. À commencer par le choix de rendre la femme du héros légèrement plus présente en début de film, bouclant en quelques flashbacks le background mortifère des deux personnages principaux. Le film traite avec pudeur les questions de l'avenir, de la peur, de la transmission, à travers les échanges entre ces deux mâles issus de générations différentes, qui s'éduquent l'un l'autre dans l'optique de jours meilleurs sans avoir la certitude que ceux-ci finissent par arriver. La route est évidemment un film d'une tristesse infinie, où la part d'espoir reste bien mince et où les rebondissements sont si peu nombreux qu'il reste énormément de temps pour réaliser à quel point la situation actuelle est déprimante. Car c'est là la force du film, comme c'était celle du livre d'ailleurs : son refus de la surenchère dramatique, qui lui évite de se transformer en un Je suis une légende supplémentaire, et lui permet de rester au niveau de l'intime.

La route brille donc par tout ce qu'il n'est pas... à défaut d'étinceler vraiment par ce qu'il est. C'est comme si, tétanisé par l'enjeu, Hillcoat avait tout fait pour ne pas tomber dans les nombreux pièges posés par une telle adaptation, et qu'il s'était du même coup empêché toute fantaisie, toute respiration. En portant à l'écran l'excellent No country for old men, du même McCarthy, les frères Coen avaient réussi à rester absolument fidèles vis-à-vis du roman, tout en proposant une relecture personnelle portant leur propre style. Ici, John Hillcoat semble au final assez transparent et livre une oeuvre qui aurait pu porter le nom d'une quinzaine d'autres metteurs en scènes indépendants, appliqués et lettrés. Sa Route à lui semble trop impersonnelle pour apporter le moindre supplément d'étincelle à qui a vibré en lisant avidement le roman ; en revanche, elle ne devrait pas manquer de convaincre et émouvoir ceux qui en découvriront l'ambiance mélancolique et le style minimaliste. Ce qui n'est déjà pas si mal.
Auteur :Thomas Messias
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