Critiques

La Sainte Famille : Famille (post)-nucléaire

Par Guillaume Meral


Dans le monde du cinéma comme ailleurs, il y a des places plus enviables que d’autres. Celle de l’équipe presse chargée de promouvoir "La Sainte Famille" ressemble à un pari perdu au cours d’un concours de beer-pong. Vendre un film sur la crise existentielle d’un intellectuel entre deux-âges qui sent le nom à particule hérité de sa vieille famille bourgeoise type « Ancien Régime » ? A l’heure des gilets jaunes, Metoo et autres #oscarssowhite, ça ressemble quand même à un bizutage sévère. Ajoutez-y le sujet du deuil et un zeste d’inceste pour parfaire le tableau, on se retrouve avec "Game of Thrones" sans les batailles et les dragons. Où à une séance cinéma avec les lecteurs de « Valeurs Actuelles » après la messe de Noël.

Autant dire que le cœur de cible de "La Sainte Famille" est relativement limité, malgré la présence de Laura Smet pour attirer les curieux qui seraient tenté d’y voir un écho de son propre feuilleton familial retransmis. Mais plus dure est la tâche, plus grande est la récompense. Car "La Sainte Famille" fait partie de ces œuvres qui nous rappellent que tout ça, finalement ne compte pas. Qu’au cinéma, l’art de mettre le spectateur au diapason des émois d’un groupe de personnages donné surpasse largement tout préalable à leur sujet. Ou ceux d’un personnage en l’occurrence.

Soit Jean, professeur d’université dont le couple chancelant se conjugue à une série de deuils qui bouleversent son univers familial. Le menton haut et la posture droite, Jean porte à l’écran la retenue flegmatique et la pudeur de son interprète Louis Do de Lencquesaing, également réalisateur. Une double-casquette qu’il va employer à diffuser la personnalité du héros à la conception de l’ensemble.

Ainsi, l’austérité apparente du film renvoie très vite aux émois que son personnage ne sait pas exprimer. Ses doutes tapissent l’image et sa vulnérabilité se diffuse dans les non-dits. Le minimalisme adopté maximise les moyens d’expression à l’œuvre, et chope le spectateur par le col sans avoir l’air de le chercher. A l’instar de ces grands drames familiaux où rien ne se passe mais tout se joue, où ce qui se dit dépasse en permanence ce qui s’exprime en surface.

Laura Smet dans La Sainte Famille - Distribué par Pyramide Distribution

Un intellectuel éminent dont la culture et l’intelligence conceptuelle ne l’aide pas à mettre de mots sur ce qu’il traverse. C’est le beau paradoxe d’un film qui ne cesse de travailler la façon dont l’expérience sensible submerge l’idée et les certitudes qui la sous-tendent. Armé de son statut et du charisme de son interprète, Jean aurait pu dominer le spectateur, placer ses dilemmes dans une dimension inaccessible au commun des mortels. Mais sa vulnérabilité ainsi distillée dans les creux de l’image devient le point d’ancrage du public, qui peut ainsi s’approprier le propos du réalisateur.

A savoir que l’émotion et le sentiment prennent le pas sur l’idée et les interdits sociaux auxquels les personnages (et nous-mêmes) sommes soumis. L’évidence délicate avec laquelle le cinéaste manifeste sa profession de foi se manifeste dans la matière parfois sensible de certaines scènes, qui jouent sur le fil de tabous fondamentaux sans jamais sentir le souffre d’une transgression malvenue. Sans jugement ni morale, mais avec la bienveillance chevillée au regard.

Il y a quelque chose qui relève du Sphinx chez Louis Do De Lencquesaing. Ce personnage stoïque, qui observe les turpitudes de la condition humaine pour faire le point sur ses propres imperfections. Cette image qu’il dégage en tant qu’acteur devient le point de vue qu’il partage avec le public en tant que réalisateur. Devant et derrière la caméra, il devient le médiateur des soubresauts d’un monde en train de s’éteindre. Car la question du deuil est double ici : celui que traverse le personnage, et celui auquel se prépare l’univers dans lequel il évolue. Le vieux-monde de cette aristocratie consciente de se trouver à la porte de la modernité, et qui prend acte de son extinction pour mieux être accueillie dans le nouveau.

"La Sainte Famille" n’est pas un film sur un univers qui revendique son entre soit en se fermant à l’autre. C’est une œuvre qui demande à l’extérieur de l’accueillir, comme si les réfugiés d’une civilisation qui venait de s’éteindre devant nos yeux de spectateur demandait asile dans notre monde. On retire ce qui a été écrit : "La Sainte Famille" fait partie de ces films qui valent la peine de soulever des montagnes pour les défendre.

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