16 octobre 2021
Critiques

La Vérité : Des mots qui sonnent faux

Par Eléna Vedere

 

« Je ne vais quand même pas raconter la vérité toute nue — surtout qu’elle n’a rien de passionnant », proclame Fabienne (Catherine Deneuve), une actrice à succès, dès les premières minutes du film. Elle vient de sortir ses mémoires qui, selon ses proches, sont à des années-lumière de la réalité.

"La Vérité", signé Hirokazu Kore-eda et film d’ouverture à la Mostra de Venise 2019 m’a gorgée de déception. Après la virtuosité d’"Une Affaire de Famille" (Palme d’Or 2018), j’avais l’espoir de découvrir une fresque familiale profonde, hantée par les secrets et les non-dits : dans un sens, c’est un peu le cas. Mais il faut avouer que ni le drame ni les personnages n’ont rendu le film particulièrement palpitant.

Des pistes de réflexion

Si le pitch est raseur et que l’on s’attend à un (illusoire) rebondissement, "La Vérité" a au moins le mérite de donner matière à penser. Le concept de « vérité » sera le fil conducteur du film, exposé plus ou moins subtilement. Ce dernier soulève plusieurs questions qui requièrent qu’un peu de temps leur soit accordé.

D’abord, quelle est la différence entre vérité et vraisemblance ? Quel rôle donner aux apparences ? Dans quelle mesure nous construisons-nous avec celles-ci ? On pense ici à Charlotte qui croit que Pierre, la tortue de sa grand-mère, est la réincarnation de son grand-père. La jeune fille se construit avec l’image d’une mamie sorcière qui n’hésite pas à lui mentir. Cette dernière soupçonne-t-elle le trouble ressenti par Charlotte lorsqu’elle voit son grand-père, le « vrai » Pierre (soi-disant mort), sur le palier de la maison ?

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Juliette Binoche et Catherine Deneuve - Copyright L.Champoussin/3B/Bunbuku/MiMovies/FR3 Cinema

"La Vérité" nous lance donc sur des pistes de réflexion plus ou moins philosophiques qui nous permettent de prendre un certain recul sur le monde qui nous entoure. Un deuxième fil tiré par le film est celui de la vérité autour du cinéma. Hirokazu Kore-eda s’applique à désenchanter tout ce qui fait le charme du septième art. Nous voilà plongés dans le quotidien d’une actrice méprisante, mesquine et égocentrique qui à l’écran ou dans ses livres semble immédiatement plus attachante.

Le réalisateur trace à gros traits la frontière entre fiction et réalité. Il effectue une espèce de dualisme, séparant d’un côté la substance du personnage et de l’autre le corps de l’actrice. Chers spectateurs, regardez : ici se rangent le cinéma, les actrices, les Césars, le luxe et les cigarettes, les jolies robes et les dîners de gala. De l’autre, observez : si, si, observez, j’insiste : voici la vérité, cette vérité crue et saisissante, celle des conflits familiaux et des chiens écrasés, celle de la tromperie et de l’alcoolisme, celle de la jalousie et du cynisme.

Le cinéma comme perte de repères

Car en un sens, le cinéma désoriente, perturbe le spectateur : toujours ce problème entre vérité et mensonge. Le sociologue Erving Goffman nous parle du décor au théâtre ou au cinéma comme d’une « façade ». Elle permet de fixer la définition de la situation proposée au spectateur. Un film est tourné dans La Vérité. Caméras et studios sont exposés, les plans sont répétés jusqu’à l’épuisement, les actrices se mettent des gouttes dans les yeux pour pleurer. Alors, quand Kore-eda fait voler en éclats toute cette façade, il est évident que personne ne veut s’y attarder. Parce que la vérité nous blesse, nous heurte, au cinéma ou dans la vraie vie. Puisque, de toute façon, il nous est difficile de distinguer l’un de l’autre.

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Ethan Hawke - Copyright L.Champoussin/3B/Bunbuku/MiMovies/FR3 Cinema

Le cinéma en vient même, parfois, à déstabiliser l’acteur. Selon Goffman, les acteurs dits « cyniques » sont ceux qui ne croient pas à leur propre jeu et tirent de leur hypocrisie un sentiment de domination envers ceux qui les croient. C’est exactement ce qu’il se passe pour Fabienne, qui s’excuse auprès de ses proches en jouant la rédemption avec des rôles écrits par sa fille. Elle se sert alors de ses capacités d’actrice pour se sortir d’une situation de la vie réelle, avec de vrais sentiments, mais qui ne sont visiblement pas partagés par les toutes les personnes (personnages ?). Tel est un autre problème de cette pâle limite entre vérité et fiction.

Des similitudes avec "Une Affaire de famille"

Si "La Vérité" est loin d’être un film qui restera gravé dans les annales, il est tout de même intéressant de le comparer avec une Une Affaire de famille qui, lui, vaut le coup d’être regardé.

Avec une pelle et une bonne mémoire, quelques similitudes apparaissent entre les deux derniers films de Hirokazu Kore-eda. Déjà, en 2018, la vérité avait son rôle à jouer dans "Une Affaire de famille". Souvenez-vous de ce final détonnant : quand la vérité éclate, c’est autant une famille qu’un spectateur qui en est chamboulé. Et la famille, parlons-en : c’est un thème récurrent dans les films du réalisateur japonais. Constitue-t-elle un terreau fertile pour les mensonges, les trahisons ? Ou est-elle plutôt un berceau d’amour qui doit accompagner le développement de ses membres ? Peut-être que le second induit le premier ?

En s’éloignant de son esthétique habituelle, Kore-eda a rendu une copie ennuyeuse et guère intéressante. Bien que le film accorde de vastes pistes de réflexion, il est regrettable que le réalisateur ait voulu faire une espèce de « film français » grouillant de clichés et peu fidèle à lui-même. Finalement ici, "La Vérité" ne porte pas si bien son nom : elle a plutôt le mérite de sonner faux.

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