7 décembre 2019
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La Vie Aquatique : Odyssée maritime siphonnée

Attention, une fois n'est pas coutume, avec "La Vie Aquatique", Wes Anderson nous embarque à bord d'une comédie pas bateau qui, d'emblée, prend le large avec les canons du genre, le conventionnel, le politiquement correct et rend au Commandant Cousteau un hommage bien singulier.

En effet, Anderson cultive ce goût d'un monde hors-norme paramétré par ses soins qui côtoie le réel de nos existences et nous incite, par-delà une rêverie aigre-douce, à réfléchir sur la nature des rapports humains et sur des questions sociétales.  

En quelques films, l'univers Andersonien est devenu un monde à part entière, au style foncièrement et visuellement différent de ce que nous connaissons.

Car le réalisateur, qui s'amuse à contourner les règles et fonctionnements cinématographiques qu'il connaît comme sa poche, endort la méfiance du spectateur en commençant par l'emmener dans la direction attendue pour mieux le lâcher là où il s'y attend le moins et le prendre à contre-courant : résultat, avec "La Vie Aquatique", nous perdons pied avec la terre ferme de la fiction classique pour naviguer à vue, les yeux écarquillés, éberlués.

Ainsi Anderson fait surgir le tragique dans "La Vie Aquatique" à la suite du gag le plus ébouriffant, caricature de manière loufoque et inattendue les films d'espionnage et autres films de genre, tire ses effets comiques du flegme dont le commandant Zissou ne se départit jamais même au coeur des moments de tension dramatique, du décalage entre l'attitude des personnages et l'attitude requise par la situation.

Mais, surtout, il pratique l'humour à froid pour créer une ambiance « croisière de plaisance » où l'insolite est le nerf de la vie à bord, où les faiblesses humaines pointent leur nez, mine de rien.

Revendiquant jusqu'au-boutiste son univers à l'imagination débridée, Anderson donne dans le décalé à tous les niveaux, que ce soit dans l'imagination d'espèces animales complètement farfelues qu'on croirait tout droit sorties d'un jeu vidéo, dans le côté kitch de l'uniforme «officiel» du club Zissou (un bonnet rouge et un speedo!!!), dans son audace à mélanger les décors BD, dessin animé et réalité qui, ainsi mis bout à bout, donnent à l'atmosphère une texture psychédélique.

Aussi, dans l'enchaînement désarçonnant du comique et du tragique ou encore dans le choix d'acteurs inénarrables dans des rôles à contre-emploi (notamment Willem Dafoe dans le rôle du membre dévoué corps et âme au club Zissou et Jeff Goldblum condescendant à souhait en dandy des mers). La croisière s'amuse à nous faire perdre le sens des choses acquises, à nous déboussoler en terre inconnue !

L'histoire de vengeance (Zissou veut tuer le requin-jaguar qui a dévoré son ami dans une précédente expédition) n'est qu'un prétexte servant de base à la construction de l'univers de Zissou dont les parois seraient modulables, comme si rien n'était figé d'avance.

L'essentiel pour Anderson est de réussir à rendre les personnages perméables les uns aux autres, créant une espèce de communauté familiale et familière pour mieux faire ressortir les caractères, la complexité humaine et les meurtrissures intimes : et voir comment il réussit à faire passer une ombre de tristesse dans un regard au beau milieu d'une scène fantasque s'apparente à un vrai tour de force.

Tout se tient en équilibre, les contraires (fantaisie/gravité) s'imbriquant parfaitement les uns dans les autres, les opposés (comique/tragique) s'attirant. Pourtant dans ce tourbillon d'événements et de situations loufdingues, Anderson, l'air de rien, évoque en filigrane des question profondes qui nous convie à la réflexion : l'utilisation de stagiaires comme larbins de service, la distance qui s'installe au sein d'un couple, les rapports père-fils et la paternité dans un schéma contemporain, le problème de l'image publique et l'idée que quelles que soient les circonstances « the show must go on ». Rien que ça !  

Mais "La Vie Aquatique" reste avant tout centré sur le « capitaine d'à bord » autour duquel gravite le fol équipage. Porté par Bill Murray, toujours aussi inspiré dès lors qu'il s'agit de jouer un rôle tout en nuances et en profondeur, le capitaine Zissou fait naître l'émotion dans le tragique comme dans le comique.

Tout simplement irrésistible avec ses airs pince-sans-rire, l'acteur nous fait chavirer en nous permettant de percer à jour l'identité complexe de son personnage que nous pouvons appréhender sous les traits qu'il a bien voulu nous laisser entrevoir.  

Les chansons de David Bowie, transposées en portugais pour l'occasion, font le reste : à l'image du film, la bande-son reflète la vision personnelle d'Anderson sur un monde fantasmagorique sans être totalement irréel et n'en finit plus de nous faire voguer loin du rivage ordinaire du cinéma classique.  

Auteur e:Nathalie Debavelaere
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