Critiques

La vie invisible d’Euridice Gusmao : Une claque magistrale

Par Clara Lainé

Rio de Janeiro, 1950. Euridice Gusmao, 18 ans, et Guida, 20 ans, sont deux soeurs inséparables. Elles vivent chez leurs parents et rêvent, l'une d'une carrière de pianiste, l'autre du grand amour. A cause de leur père, les deux sœurs vont devoir construire leurs vies l'une sans l'autre.

Pour être parfaitement honnête, je me suis retrouvée devant "La vie invisible d'Euridice Gusmao", réalisé par Karim Aïnouz, un peu par hasard : je n'avais pas vu la bande-annonce et je n'avais qu'une idée très vague de ce dont il allait parler. Je n'avais aucune attente, et cet état d'esprit a rendu la claque que je me suis prise encore plus magistrale. Je crois qu'il est impossible d'anticiper l'effet que produira une œuvre sur quelqu'un : beaucoup trop de facteurs influent notre regard et c'est justement cette subjectivité qui confère au cinéma une dimension si fascinante. Cependant, je vois difficilement comment il est possible de ne pas être touché.e par le destin d'Euridice et de Guida, ces deux sœurs nées à Rio dans les années 40 qui seront séparées dès les premières minutes du film. Pendant deux heures vingt, le réalisateur dépeint leur solitude avec une justesse absolue mais surtout, il nous montre comment ces deux femmes tentent de se faire une place dans le monde particulièrement machiste du Brésil des années 1950.

À travers les personnages joués par Fernanda Montenegro et de Julia Stockler, on découvre deux conceptions du monde très différentes qui partagent toutefois ce besoin profond de se libérer du patriarcat et cette envie intrinsèque d'être libre au sein d'une société dans laquelle la voix des femmes ne compte pas. C'est d'ailleurs, il me semble, le sujet principal de "La vie invisible d'Euridice Gusmao" : l'invisibilité des femmes. Pas seulement d'Euridice, contrairement à ce que laisse entendre le titre, mais bien celle de toutes les femmes brésiliennes de cette époque. Et au fur et à mesure que progresse le mélodrame, Euridice et Guida se font une place en nous jusqu'à ce que leurs émotions se confondent aux nôtres : alors seulement, les larmes coulent et, dans le noir, on se met à pleurer en silence avec elles.

L'arme principal du scénario, c'est incontestablement la frustration. On joue à nous faire croire que ça va aller et c'est parfois si crédible que j'ai été persuadée à plusieurs reprises de me voir offrir le happy end tant désiré. Pourtant, j'avais tort : le réalisateur est sans concession pour son public et c'est finalement probablement pour ça que j'aime autant "La vie invisible d'Euridice Gusmao". En nous renvoyant à la passivité qu'implique notre statut de spectateur, en nous rappelant qu'il est le seul à avoir la main sur l'issue du scénario, Karim Aïnouz nous place dans une situation comparable à celle de ses personnages : oui, c'est arbitraire, injuste même, mais qui a dit que la vie était équitable ? Personne. Alors on se tait, on reprend notre souffle et on assiste, impuissant, à la suite du film qui ne nous épargne pas d'avantage.

Car si Guida et Euridice continuent à mener une lutte acharnée contre leur statut de femme, elles peinent malheureusement à voir émaner un peu de lumière dans leurs vies et leurs rares victoires se soldent irrémédiablement par de lourdes pertes. Or, là où ça devient particulièrement intéressant, c'est qu'elles ont fait des choix différents. De fait, elles n'ont pas renoncé aux mêmes choses et n'ont pas eu accès aux mêmes vies. Pour autant, on retrouve dans les deux cas des question liées à la maternité, au mariage, à la mort, à la relation aux parents, à l'importance du regard des autres, au désir d'évasion, au gigantesque fossé qui sépare les classes sociales : bien sûr, les réponses divergent d'une sœur à l'autre mais cela prouve seulement qu'il n'y a pas de vérité universelle et que l'éducation reçue n'est jamais une fatalité.

En dépit du coup de cœur évident que j'ai eu pour "La vie invisible d'Euridice Gusmao", j'avoue que certaines scènes m'ont dérangées : la représentation de la sexualité y est peu commune, elle est même glaçante par endroits. Bien sûr, on comprend que la question du consentement est à l'origine de ces séquences mais en tant que spectatrice, j'étais figée sur mon siège, comme l'étaient Euridice et Guida. C'était éprouvant d'assister à ça mais malgré tout, je comprends la nécessité d'une telle violence. Je suis simplement surprise qu'il n'y ait pas de restriction en terme d'âge : selon moi, il faut avoir un certain vécu et un degré de maturité suffisant pour assimiler ces séquences. Je regrette donc que le CNC n'ait pas jugé utile de mettre une limitation d'âge. Pour conclure, je n'ai pas été étonnée une seule seconde lorsque j'ai découvert que "La vie invisible d'Euridice Gusmao" avait obtenu le Grand Prix Un certain regard à Cannes.

Foncez découvrir ce merveilleux long-métrage : je vous garantis que vous en ressortirez bouleversé !

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