28 octobre 2021
Critiques

La Vie très privée de Monsieur Sim : Critique n° 1

Face au raz-de-marée "Star Wars", qui promet de truster la quasi-intégralité des débats pour les semaines à venir, pas d'autres choix pour les distributeurs que de jouer la carte de la contre-programmation pour réussir à grignoter les miettes que voudra bien laisser le mastodonte.

Il est difficile à l'heure d'aujourd'hui de juger de la pertinence de cette stratégie concernant "La vie privée de M. Sim", qui sort donc le même jour que le film de J.J. Abrams. Mais on ne peut qu'espérer que le film de Michel Leclerq réussisse à s'octroyer un peu de la lumière qu'il mérite. Pas seulement pour avoir imposer une bonne fois pour toutes Jean-Pierre Bacri comme le magnifique clown triste du cinéma français qu'il n'a jamais cessé d'être. Mais surtout parce que le film fait des merveilles dans des genres ayant généré un nombre incalculables de nanars poseurs, imposant leurs leçons de vie à travers un iconoclasme de pub pour assurance-vie : le road-movie initiatique et la comédie sous fond de crise existentielle.  

Vous l'aurez compris, tous les ingrédients sont réunis pour emprunter la voie du road-movie  inscrivant les états d'âmes de son personnage dans la variété des paysages traversés et transformant chaque rencontre en autant d'étapes déterminantes dans son parcours. Une route que Michel Leclerq arpente tout en s'assurant de sortir des sentiers battus pour confronter le héros à une crise d'identité dont il découvre la profondeur en même temps que le spectateur. De fait, plutôt que de s'en remettre à l'habituelle tonalité douce-amère qui fige la perception d'un personnage dans les voies de passage habituelles du genre (seconds rôles décalés, mais porteurs d'une vérité profonde sur la vie, plages de montage contemplatives sous fond de musique indie pour ressembler à des albums de souvenirs, protagoniste qui contemple l'horizon pour regarder en lui-même, etc.), Leclerq prend au contraire le pari d'induire le spectateur en erreur sur ses intentions plutôt que de lui donner un temps d'avance sur le récit.

Le film commence ainsi comme une pure comédie, utilisant à merveille la mine de Droopy perpétuelle de son acteur principal pour susciter une empathie immédiate vis-à-vis de ce personnage qui semble faire office de poisson hors de l'eau partout où il se trouve. "La vie très privée de M. Sim" joue alors d'un décalage assumé mais rassurant entre les bonnes intentions du héros éponyme et la maladresse avec laquelle il s'y prend pour communiquer avec autrui, extériorisant son besoin d'attention en dialoguant avec son GPS.

Cependant, le film dérive progressivement de cet axe aisément identifiable du héros lunaire qui finit par soulever la sympathie des autres après avoir subi leur rejet. Parce qu'il n'y a pas plus de sympathie que de rejet justement, tant on réalise progressivement que ce qui le taraude dépasse de loin cette dialectique balisée. A mesure que ses tentatives d'aller vers autrui résonnent de plus en plus comme des appels à l'aide, que les gadgets technologiques initialement vecteurs de comédie se mettent à faire résonner son mal-être, que les rencontres effectuées sur sa route ne lui offrent jamais les réponses salvatrices attendues. Un changement de couleur émotionnelle que le réalisateur effectue très progressivement, la précision de sa mise en scène lui donnant la possibilité de traverser un spectre de nuances très large en symbiose totale avec l'évolution du protagoniste.

Parvenant à ménager cet équilibre complexe générant des émotions contradictoires au sein d'une même scène, "La vie très privé de M. Sim" révèle progressivement le point névralgique de sa narration : celui d'un homme qui n'a pas conscience de se noyer jusqu'à ce qu'il soit submergé. Une manière de cheviller le point de vue du spectateur sur cet individu qui découvre en même temps que le public la gravité de ce qu'il traverse, comme s'il s'enfonçait en lui-même jusqu'à  l'isolement quasi-métaphysique de sa conclusion.

Un dernier mot pour ponctuer la réussite absolument totale de l'entreprise, qui n'aurait sans doute pas été possible sans la prestation absolument incroyable de Jean-Pierre Bacri. Qu'il s'engueule avec son GPS, espionne son ex-femme à distance en se faisant passer pour une copine via Internet, ou tente de renouer avec un amour de jeunesse, l'acteur se révèle absolument au diapason d'un récit qu'il porte sur ses épaules. Sans sa capacité à traduire la pluralité de tons émanant de la confusion permanente dans laquelle se trouve le personnage, le film n'aurait sans doute pas été le même.

Le rire du désespoir a désormais un visage, et le César du meilleur acteur 2016 un lauréat tout trouvé. Celui pour le meilleur film également. C'est quand même rare les road-movie avec des horizons aussi larges...
Auteur :Guillaume Meral
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