Critiques

La vraie famille : Près des yeux, trop près du cœur

Par Guillaume Méral

C’est comme si on y était. En l’espace d’une (longue) scène d’ouverture, Fabien Gorgeart abolit la distance entre le spectateur et l’écran. Fabien Onteniente et TF1 perdent leur droit de propriété sur le motif du camping de vacances familiales alors que le cinéaste imprime le souvenir idyllique de quelqu’un d’autre dans notre subconscient. À la fois omniprésente et diaphane, la caméra se fait actrice de ces vignettes de bonheur qui défilent dans un mouvement continu. Nous ne nous demandons plus si c’est trop beau pour être vrai. C’est trop vrai pour ne pas l’être. La vraie famille, avant même que le titre apparaisse.

10 minutes suffisent à Fabien Gorgeart qui pose un projet de mise en scène qui enfonce les portes habituellement fermées du cinéma français. Particulièrement sur le genre de drame familial. Un genre sujet à toutes les itérations interchangeables qui se subissent indifféremment sur écran plat ou sur grand écran. Pas de ça ici ! "La Vraie Famille" fait partie de ces expériences qui se vivent au cinéma, appelées à se dégrader inéluctablement lors de l’indispensable rattrapage à domicile. Ce n’est pas la qualité du film qui est en cause, mais la nature même du dispositif. Comme si John Cassavetes avait réalisé une expérience de réalité virtuelle. Oui ! Rien que ça.

De fait, "La Vraie Famille" joue la carte de la sidération sur les mises en situation les plus anodines. Ce père qui répare le sabre laser de son fils avant de prendre la voix de Darth Vador. Cette liesse collective sur fond de Rita Mitsuko. Cette femme qui demande à l’enfant qui n’est pas le sien d’arrêter de l’appeler maman… Les moments de cinoche qui explosent la rétine alors qu’il n’y a pas grand-chose à voir en soi, "La Vraie Famille" en compte treize à la douzaine. Le grand-angle de Fabien Gorgeart vaut largement l’Imax d’un Christopher Nolan et s’empare de l’espace comme celle d’un Robert Zemeckis. Ici, la caméra est un personnage à part entière au sens physique du terme. Tel un œil amélioré partageant le plateau avec les personnages, gourmand de tout ce qui passe devant l’objectif.

Les acteurs ne le voient pas, mais rien ne lui échappe et son omniscience oculaire ne laisse rien passer. Sûrement pas les émois des protagonistes, d’autant plus translucides à l’aune de la présence affirmée de l’appareil. La théorie postule que plus l’outil « disparait », plus la proximité avec les personnages s’accentue, mais la pratique est là pour démentir les axiomes.

critique-la-vraie-famille1
Mélanie Thierry et Lyes Salem - Copyright Cédric Sartore

De fait, la mise en scène de Fabien Gorgeart dans "La Vraie Famille" n’a rien d’une coquetterie esthétique. En faisant corps avec l’espace, la caméra emmène le spectateur à un niveau d’implication purement viscéral l’histoire. Comme notre vraie famille d’accueil en somme, incapable de trier ses affects de la raison lorsque Simon, « leur » enfant pas adoptif s’apprête à retourner avec son père biologique. Notamment la mère, jouée par une Mélanie Thierry en état de grâce, qui lâche prise dans les yeux du spectateur et lui ouvre les portes de son âme dans un quasi - regard-caméra dont on se souviendra longtemps. On pense à "Un jour dans la vie" de Billy Lynn d’Ang Lee, autre film qui réinventait une proximité entre le spectateur et les personnages à travers la technique, et faisait de l’intime un spectacle de grande Toile. Oui, rien que ça (bis).

Au fond, la vie c’est du cinéma : il faut accepter que le film continue sans nous. Gorgeart nous le rappelle lorsqu’il réintroduit le motif de l’écran comme barrière infranchissable pour filmer Simon se promener avec son père. Sous les yeux de "La Vraie Famille", mais derrière la ligne de démarcation d’une gigantesque baie vitrée. Spectateurs, et non plus acteurs de l’histoire à laquelle ils ont participé.

La plume de Guillaume Méral vous plait ? Découvrez son blog

ça peut vous interesser

C’est Magnifique : La vie est belle

Rédaction

Les Meilleures : Stories of my life

Rédaction

Les Meilleures : Rencontre avec l’équipe du film

Rédaction