18 janvier 2020
Archives Critiques

Le Coeur des hommes : Critique n° 1

Pour vous mettre dans le contexte, cette critique, signée Pierre Lucas, fut rédigée dans la foulée de l'avant-première du film, le 20 mars 2003, au cinéma UGC Cinécité de Lille, en présence de l'équipe du film.

Le coupable du jour : Marc Esposito, fondateur de Première et de Studio. Cela donne une idée des hauteurs d'esprit auxquelles on se destine… On risque pas de manquer de chlorophylle.

Je viens justement d'en descendre des hauteurs, ça m'a pas foulé la cheville, pas plus que de passer du trottoir au caniveau… Le plus dur étant d'éviter les déjections canines malvenues. Là, j'ai fait de mon mieux, mais je me suis tout de même fait avoir… La charmante surprise… Enfin, je vous raconterai en temps voulu.

Le générique se termine, les lumières se rallument… Je me relève de la peu gracieuse position dans laquelle j'étais vautré, et reprends mes repères avec la réalité… Je jette un coup d'œil circulaire… Voir si les spectateurs ont la même expression de consternation que celle que je dois afficher… Murmures dans l'assistance… Le grand moment va arriver, la rencontre avec l'équipe du film.

Le réalisateur accompagné de quelques comédiens, on ne sait pas encore combien, un, deux ou aucun… On reste dans le flou artistique la-dessus… Le suspense !, la force du cinéma !… Patience, dans quelques instants le réalisateur viendra répondre aux questions les plus pointues du public cinéphile, lui révéler les détails de son chef-d'œuvre invisibles à l'œil nu … Les références, Chaplin…Lang…Kubrick !…

On guette les célébrités… Un type se pointe… assez quelconque d'aspect… cheveux en brosse, chemise à carreaux… Serait-ce le réalisateur ? On applaudit, à tout hasard…  « Un, deux, un deux… » Fausse alerte, c'est le présentateur… il a micro, des petites fiches… Il cause à la radio-bovins locale… Il nous demande de réapplaudir, c'est la bonne cette fois, « pour accueillir s'il vous plait le réalisateur du film (coup d'œil sur la fiche) Marc Esposito !, et également (re-coup d'œil) Gérard Darmon !, Jean-Pierre Darroussin !, et Bernard Campan !… »

Eh ben ! on n'en demandait pas tant !… Les voilà qui s'amènent…pas à dire, on les reconnaît bien… sourires en façade, gestes de reconnaissance vers les foules…  On a Ciné Monde sous les yeux. On va passer une bonne soirée… Mais attention, c'est pas fini, y'a Guy Lux qui se réactive : « avec également… ( la fiche ) Zoé Felix et Catherine Wilkening ! » Qui c'est celles-là ? les potiches du film, on me répond… c'est un mot un peu fort mais quand même, à chaque fois qu'elle apparaissent sur la toile, c'est au plumard ou en maillot de bain… Bien gaulées quand même, les gonzesses, elles ont bien fait de venir… Même si personne les connaît elles aussi récoltent tout de même les applaudissements, ça coûte pas grand chose et ça fait toujours plaisir…  « Et aussi, il nous fait la gentillesse, le producteur Machin-Truc ! » Rien que ça !…On l'attendait pas non plus ici, çui-là… A présent tout est clair : si même le monarque daigne s'aventurer jusque sous nos provinces, c'est qu'il y a beaucoup de meubles à sauver du naufrage.

Enfin, bon, les hostilités vont commencer…les voilà tous bien alignés devant l'écran immaculé, bien sages et disciplinés. Ils me donnent l'impression de suspects chez les flics… on relève les signalements… Lequel est le coupable ?…the question… « Reconnaissez-vous votre agresseur madame ? »… Il leur manque plus que les numéros… Les acteurs-acteuses sont plutôt hors de cause pour le coup, ils ont une famille à nourrir, des percepteurs à créancer, y'a pas de raisons que ce soit toujours les mêmes. Comptez tout de même sur eux pour nous montrer face et profils plutôt deux fois qu'une…On y aura droit toute la soirée…

« Alors madame, le reconnaissez-vous ?…Je sais il faisait noir, faites quand même un effort… » « C'est-à-dire…je suis pas sure…j'hésite entre le 4 et le 7… » Le réalisateur et le producteur ! Bonsangmaiscestbiensur ! Y'a pas plus coupables !…Déjà, leurs activités louches favorise la suspicion…Mais lequel des deux ?… y aurait-il eu association de malfaiteurs ?…Va falloir tirer tout ça au clair…

« Voilà, je compte sur vous pour poser des questions, donner vos impressions…profitez-en…y'a du beau monde ce soir… » J'ai plutôt l'impression qu'il patauge, Radio Quint-Quint…il se répète, il sait plus quoi dire pour occuper le vide…Silence dans la salle, on a affaire à des timides…y'en a mêmes de tellement timides qu'ils ont préféré quitter la salle pour pas qu'on les reconnaisse. Pendant ce temps, la fine équipe se jauge les uns les autres tout en essayant de garder une présentation acceptable… ils se demandent si des fois ils seraient venus pour rien…Le producteur, je le yeute un peu, je suis bien le seul, tout le monde s'en fout du producteur…on a tort, c'est très instructif d'inspecter les producteurs…n'oublions pas que ce sont eux les vrais rois du cinoche, ils font la pluie et le beau temps comme ils veulent…te rajoutent des gonzesses à poils dans les reconstitutions historiques…jettent à la trappe des bobines de peloches sous l'œil défait du metteur en scène qui est toujours un délicat artiste qui comprend jamais rien aux lois du box-office et pis d'ailleurs y'a rien à dire, c'est déjà beau que je lui ai donné du boulot, sans moi il tournerait encore dans tout Paris avec son scénar minable sous le bras, t'as qu'à la boucler et tu me laisses faire ou je t'émascule ta carrière !…

Là, je le sens fumasse, Néron. Vraiment ces provinciaux, aucun savoir vivre, on leur donne toute l'équipe du film sur un plateau et ils font encore les bégueules !… M'étonnerais pas qu'en rentrant à la capitale il balance au vide ordure tous les scénarios de Lillois qui se présente, ça leur apprendra à vivre…

« …allez-y, n'ayez pas peur…c'est toujours la première question la plus difficile…vous levez la main et je viens à vous avec le micro… » Toujours pas de réponses à ses appels au secours…finalement il se décide à la faire lui-même la première question tant attendue…pour Marc Esposito, le réalisateur, vous allez- voir comment c'est tout con de poser des questions : « D'où vient l'idée de ce film ? Comment ça s'est passé ?…Expliquez-nous un peu… » Deux d'un coup pour rattraper le retard… Petite voix du réalisateur : «… l'envie de faire un film sur quatre hommes d'aujourd'hui, quatre amis et donc de parler d'amitié et forcément d'amour… » Il parle tellement bas qu'on se demande si il cause dans le micro…en tout cas pour réveiller la salle, il repassera ! « …je crois que les hommes…leur vie est forcément dictée par les sentiments, par l'amour… et que je trouvais que ça faisait longtemps qu'on avait pas parlé de ça… » Eh ben ! il doit pas aller souvent au cinoche celui-là ! Y'a que ça des films d'amour ! On ne sait plus quoi en faire tellement il y en a ! Il n' a qu'a demander au producteur : un filon inépuisable ! C'est dans ces moments que l'on se rend compte de la réelle valeur d'un journal comme Première…

«  une réaction en salle peut-être ?… » Un bras se lève, courageux… on vient lui porter assistance…le micro… c'est une demoiselle, elle veut demander…un petit détail… « Dans le film on dît à un moment qu'écouter de l'Opéra ça fait bourgeois !… » Au son de sa voix, on sent que ça l'a révulsé d'entendre une pareille ineptie ! Elle voudrait connaître la réaction du cinéaste, son opinion sur la fréquentation des salles de Grande Musique par les masses laborieuses… Esposito lui répond. Toujours sans se fouler, faut dire que ce coup-ci y'a pas de raison, la gonzesse est la seule à pas remarquer que sa question emmerde tout le monde… Du coup, le présentateur se précipite pour lui arracher le micro des mains, et pour s'assurer qu'on lui fasse pas le coup à chaque fois, il pose encore lui-même une question :  « Question pour Gérard… »… Darmon relève une paupière… « Qu'est-ce qui vous a donné envie d'accepter le rôle ? » Encore une question originale, on sent le lecteur assidu de Première. Réponse, limpide : « L'argent ! ». Dans la salle on se marre, ça détend l'ambiance frigo, on se réchauffe tellement vite qu'on applaudit le Sauveur. … « non, je rigole… »…il hésite, cherche ses mots…il a du mal à trouver plus sincère… « …je connais Marc Esposito depuis longtemps… Il a écrit une très belle histoire… un très beau rôle… un film magnifique… » Je vous resitue en substance les grandes lignes. Il aurait du rester sur sa première impression, ça nous paraissait plus évident…

Après ces pensées impérissables, le speaker trouve que c'est le bon moment pour en rajouter une couche : « La bande de copains, est-ce que c'était aussi réel en off  ?… » Remarquez le vocabulaire à la mode du jour… La fameuse question ! Les anecdotes du tournage… Qu'est-ce qui se passe derrière les caméras ! Voilà ce que le bon peuple veut savoir, le spectateur courageux et dépensier qui veut être au courant de tout… il s'imagine les vedettes qui s'envoie en l'air tour à tour, la fiesta perpétuelle… S'il savait à quel point c'est aussi rébarbatif qu'ailleurs, il tomberait de haut le spectateur : les machinos qui travaillent ( c'est-à-dire qu lambinent jusqu'à dix heures du soirs pour être payé le double ), des acteurs qui poireautent en buvant du café, le réalisateur qui s'engueule avec le chef opérateur parce qu'il place la caméra pas comme il veut, le chef op' l'engueule parce qu'il ne sait pas ce qu'il veut, le producteur exécutif qui râle sans discontinuer parce que tout ça dure trop longtemps, qu'il faut couper cette scène sinon on va dépasser le budget, le plan séquence passe à la trappe… Les luttes de pouvoir et des flagorneries… Rien de bien différent de l'E.D.F. ou de l'Education Nationale. Le spectateur, lui il acceptera jamais ça, lui il veut rêver. Et bien qu'il rêve.

Elle s'éternise cette avant-première, elle prend racine dans le médiocre et l'ennui. Personne ne fait gaffe à Campan, tout seul dans son coin. J'ai bien envie de choper le micro pour lui demander la différence entre un bon et un mauvais chasseur… Darroussin non plus on ne s'en soucie guère. C'est toujours comme ça quand beaucoup de monde est sur le plateau, certains sont oubliés. Dommage.

Radio Quinquin a retrouvé le sourire, les gens posent des questions, on a plus besoin de lui, il a juste à grimper et descendre les allées pour faire passer le micro. Justement on le demande, un jeune homme qui voudrait interroger le réalisateur au sujet de la moralité de son film « A la fin, on voit les quatre copains dans une maison du Sud autour d'une piscine… eux qui ont cherché la tranquillité toute leur vie, une fois qu'ils la trouvent, ils s'ennuient. C'est votre vision de la vie ? » Là, je trouve qu'il a mis dans le mille ce garçon, cela semble bien ce qui a à retenir du film, l'ennui profond sans équivoque. Mais ça n'a pas l'air de plaire à Esposito cette remarque, il le fait savoir sans détour : « Monsieur, je crois que vous avez tout compris de travers. » Tel que. Si ça jette un froid, c'est pas peu dire ! On avait pourtant acquis une température acceptable, voilà maintenant que ça redégringole les Celsius sans prévenir ! Les comédiens continuent d'afficher un sourire de circonstance même s'ils doivent se demander de quelle circonstance il s'agit. Tout le monde semble décontenancé, sauf peut-être le producteur, vengé par procuration, qui affiche un rictus qui en dît long. Là, Radio Quint-Quint il fait peine à voir, il change de couleur à vue d'œil, il récupère le micro, vite une question pour combler le vide, n'importe laquelle… à Daroussin tiens… Darroussin répond et là il sauve la mise : «  je voudrais répondre à ce monsieur… ça arrive souvent d'interpréter les films à sa manière et même si ce n'est pas celle du réalisateur, ça peut être tout aussi valable… Moi aussi quand on m'envoie un scénario il m'arrive d'y voir des choses que le réalisateur n'avait pas vu… » Ah, on retrouve une bonne humeur, le poseur de questions se sent soulagé après s'être fait traité d'abruti en public, Guy Lux retrouve ses marques… Il décide que tout ça a assez duré, on le comprend. « On va terminer cette soirée et en vous remerciant d'être venu je vous demande d'applaudir encore une fois nos invités qui ont eu la gentillesse de venir nous voir… » 

Voilà, rideau. On réapplaudit une dernière fois, les stars se retirent après un « merci » d'une modestie à toute épreuve… On se lève, blouson, on discute et finalement on sort. Vers les sorties ça se bouscule, normal tout le monde veut approcher les vedettes. Dans cette cohue je croise l'attaché de presse, on s'est rencontré quelques jours auparavant pour la venue d'Alain Corneau, on a même dîné côte à côte. Il ne me reconnaît pas au premier abord, faut dire qu'il a les yeux un peu imbibés et cernés avec ça… « C'est la dernière ville de la tournée, je suis crevé… j'en peux plus…. » Comme quoi il y en a bien quelques uns pour qui côtoyer les stars est un travail comme un autre. Il a bien envie de laisser là avec tout leur cirque, les laisser se faire engloutir par les admirateurs, après tout ils ne demandent que çà… Seulement lui il ne peut pas, il doit encore les raccompagner, à l'hôtel, à l'aéroport…

Moi aussi, j'ai envie de me tirer d'ici et de les planter là. La différence c'est que moi je peux le faire. Et je le fais.
Auteur :Pierre Lucas
Tous nos contenus sur "Le Coeur des hommes" Toutes les critiques de "Pierre Lucas"