12 novembre 2019
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Le Couperet : Une belle allégorie sociale

Dans "Le Couperet", il n'y a que deux façons d'éviter la concurrence dans le monde du travail : soit ne jamais devenir candidat soi-même, soit éliminer systématiquement ses concurrents avant même qu'ils n'aient l'occasion de se faire connaître.

Bien entendu, c'est la deuxième solution qu'adopte Bruno Davert, et ce par le biais d'une boîte postale où lui sont expédiés les curriculum vitae de ses « adversaires ». Facile de faire ensuite le tri entre ceux qui ne représentent aucune menace pour les postes qu'il vise, et ceux qui méritent de tomber sous son pistolet Luger. 

Loin du schizophrénique François Cluzet de "L'enfer" et de l'ultra violent Michael Douglas de "Chute libre", José Garcia incarne ce licencié revanchard pour qui la sélection naturelle -ou devrait-on dire « élimination sociale naturelle» ?- est plus qu'une théorie applicable au domaine professionnel.

Un monsieur X, ancien cadre supérieur dont les choix restent quasi-plausibles et réalistes selon les propos de l'acteur (qui n'excuse pas pour autant son personnage, loin s'en faut ! ndlr)  et dont le passage à l'acte est le fruit d'une mûre réflexion sur la nécessité brute de conserver une condition personnelle  et familiale intactes.

Dans "Le Couperet", Bruno Davert enchaînera ainsi les assassinats, armé du pistolet ou de l'arme blanche (il se rapproche de plus en plus de ses victimes tout au long du film) poussé par le commun sentiment de subsistance, et une immunité qui lui fera presque prendre goût à son rôle de « nettoyeur ».

José Garcia se prend intégralement au « jeu » de son personnage à la fois maladroit, touchant, impulsif et capable d'improviser admirablement une fois sous pression, ce malgré un personnage qui aurait pu s'inscrire dans le genre de la comédie, si tel avait été le souhait du réalisateur, où l'acteur  officie habituellement. Un « retournement de veste » qui marquera à coup sûr le reste de la carrière de l'acteur.

Karin Viard quant à elle, est la mère et épouse modèle, soutient psychologique et seul pilier familial qui ne fléchit pas, rôle sur mesure qu'elle approfondit davantage par rapport au personnage du roman de Westlake dont est tiré le film (roman présentant une famille américaine type). 

Costa Gavras parsème l'environnement de son « héros » de tentations diverses (publicités sur le thème de la luxure, du péché de chair), de personnages féminins forts, d'une véritable communauté de chômeurs qui se reconnaissent entre-eux, se confient volontiers entre-eux (seul bémol dans le panel des personnages), et d'une vision acerbe et grisâtre de l'entreprise et des cols-blancs.

Loin de la polémique et des sujets graves qu'il à eu l'habitude de mettre en images ("Amen", "La main droite du diable" pour ne citer que ceux-là), Costa Gavras s'imprègne du cancer social de notre siècle pour dépeindre les conséquences du chômage sur un univers familial, sans apitoiement ni complaisance.

Le tout avec un énorme recul tant est que le sujet nous semble proche du fait divers tragique que l'on retrouve dans des récits tels que "L'adversaire" (Emmanuel Carrère) ou des romans comme « Chantier » (Stephen King/ Richard Bachman).

Le réalisateur n'insistera jamais sur la connotation dramatique ou amusante de telle où telle scène, préférant jouer sur des éléments de décor et des caméras lentes pour diffuser une bonne dose de suspens et tendre l'atmosphère. Un art où il est difficile de passer maître de nos jours, et où Costa Gavras excelle une fois de plus. 

La folie est un puits sans fond, nous n'y tomberons pas avec "Le Couperet". Summum d'humour noir, allégorie sociale, rien ne pourrait  résumer en quelques mots ce film dans lequel on reconnaîtra probablement un proche, un voisin, une connaissance, ou dans lequel on retrouvera cette pulsion ou cette peur qui nous a effleuré un beau jour…

Auteur :Julien Leconte
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