19 septembre 2020
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Le Dernier pour la route : Alcool et rédemption

Hervé Chabalier fera un clin d'œil dans un tgv, à celui qu'il était avant. L'homme, observait alors un François Cluzet valsant presque sous le poids de la valise qu'il récupérait avec mal de l'étage dédié à tout ce qui est pondéreux… encore qu'un bagage n'est pondéreux que lorsqu'il est trop lourd pour être porté sans que l'on se concentre sur sa prise, son transport et sa pose. Mais là un autre élément truquait les données : l'alcool. L'alcool, l'alcool et encore l'alcool, avec un effet miroir, de l'avant-l'après, et de l'autre et soi, épatant dans sa facilité à délivrer des messages sans faire la morale. La liberté du spectateur persiste… dans un film adapté du livre d'un grand du journalisme qui a su ainsi trouver les mots qui traverseront un grand écran. Bravo.

Déboires du temps qui passe ou fuite en avant perpétuel du temps à consacrer aux proches, du temps à mettre à profit lorsqu'on boit par maladie ? Hervé Chabalier a permis de donner au Dernier pour la route, la force rare qu'un film nécessite lorsqu'il prête à voir les méfaits de l'alcool, sans juger qui que ce soit, sans imposer un labyrinthe socio-éducatif qui rebute, sans non plus enchaîner dans un même panier l'ensemble des personnes qui boivent de l'alcool pour diverses raisons. L'alcoolisme a ici plusieurs visages, l'alcool elle, n'est qu'un sauf-conduit, un lien social, un moyen d'euphoriser, un levier pour oublier, un réceptacle de toutes les peurs….une drogue dure.

Pour les autres buveurs, ne passez pas votre chemin, Chabalier n'oublie personne sur la route, le verre de trop pourrait très bien être la cartouche de clopes de trop, aussi bien que la moindre addiction maladive qui vous ronge. Si Le Dernier pour la route suggère du bout des lèvres, montre ce que l'on impose à son corps à froid et fait couler les malheurs existentiels à flot, il ne juge pas, il ne victimise personne, il explique parfois seulement quand il offre dans l'ensemble un champ de compréhension de l'insondable, l'inaudible. François Cluzet est sobre dans son interprétation, c'est le cas de le dire, il enquille deux ballons de blancs pour la route, celle qui le mène à un centre de sevrage.

Le film commence par le sevrage et finit par le sevrage. Entre deux, un combat, et au bout… encore un combat : l'abstinence, point barre. Mais que de difficultés quand en combattant l'alcool on ose affronter soi-même chaque jour. Autour de lui, une pléiade d'acteurs et actrices tous plus inspirés les uns que les autres, à commencer par Michel Vuillermoz dont les talents d'acteur de théâtre ne sont pas de trop pour interpréter le dilemme entre vouloir et pouvoir.

Le spectateur entre dans un centre aux côtés de Cluzet, et il comprend très vite : la réalité n'est pas transcrite à moitié, on y croit pour tout dire. Chabalier ne rôdait donc pas seulement dans ce tgv en début de film, sa présence s'affiche partout : dans cette bouteille de vinaigre qui traînait au fond de la serre du centre depuis plusieurs années, dans ce coup de sang qui imposerait de reprendre ou dans ce fiston qui le répugne. Quand on est en manque, tout peut y passer. L'alcoolique jeune et désillusionné, l'alcoolique dépressif, l'alcoolique bon vivant, le verre de trop n'a pas d'identité, il touche n'importe qui croyait en ses vertus pour se réparer de l'intérieur.

Un projet de film noble, que la sobriété de Philippe Godeau respecte de bout en bout, non sans oser de temps en temps de diaboliser non plus l'alcool, mais les créatures qu'il subordonne. Ce film est l'histoire d'une sortie de maladie et d'un début de combat de tous les jours pour Hervé Chabalier, qui en témoignant de la sorte en librairie comme dans les salles obscures, offre une grande partie de lui à la connaissance d'un public pour le coup divers. Et quand en plus c'est bien dit et bien montré dans la violence du verre de nuit comme dans l'insomnie de minuit, on y croit et on y accorde tout notre respect autant que notre attention.
Auteur :Frédéric Coulon
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