19 septembre 2020
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Le Dernier pour la route : En verre et contre tous

Aller boire un dernier verre ? Hervé (François Cluzet) ne sait plus trop ce que cela signifie… lui qui a déjà vidé une cave entière de piquettes jusqu'à s'écrouler dans la neige, là, sous les yeux de sa famille et de ses amis, et surtout sous les yeux de son fils, qu'il a fini par perdre en route…

Lorsqu'on rencontre un film pareil, on a envie de tout raconter, on a envie de montrer à quel point la sobriété (mauvais jeu de mots mais pas intentionnel) est signe de véritable profondeur. François Cluzet, extraordinaire d'émotion sans aucun superflu, habite le personnage d'Hervé dans son degré zéro d'alcoolisme : la cure, le sevrage, c'est un « non-temps » de la maladie. Lorsqu'il arrive, Hervé amène un passé à reconstruire, dit adieu à son présent d'alcoolique et doit inventer un futur jamais effleuré. Quand il franchit la porte de ce qui a l'air d'une maison de fous ou d'une secte, Hervé n'y croit pas : comment cette bande d'ahuris pourrait l'aider à remettre de l'ordre dans sa vie ? Pourtant, grâce à ces compagnons d'infortune, il se rendra vite compte qu'il n'avait plus de vie du tout et qu'il s'agit de revenir au point de départ, où tout pourrait bien se rejouer.

Le sujet, abordé par Hervé Chabalier dans son roman, paraît éculé, mais il ne l'est pas. On se souvient encore de ce film avec Meg Ryan, dans lequel une mère de famille apparaît alcoolique après des années de mariage : ses proches semblent surpris, et pourtant… elle buvait régulièrement depuis des années… L'alcoolisme provient d'une forme de solitude, et replonge dans une solitude plus grande encore. C'est la toute la réussite du film de Philippe Godeau : cadencé par les rythmes flous d'un Jean-Louis Aubert inspiré – on pense parfois au lyrisme de Jeff Buckley, il parvient à rendre cette incommensurable solitude… exprimée dans le partage.

Le sujet est traité avec beaucoup d'intelligence, affrontant les clichés plutôt que de les éviter : l'attachement aux personnages n'est pas forcé mais naturel, l'univers n'est pas faussement désespéré et beaucoup d'émotions nous traversent tout au long du chemin. Rien n'est oublié (conséquences sociales, professionnelles, familiales, psychiques mais aussi physiques de la maladie), mais l'image ne fait jamais dans la saturation ou la surcharge.

Le rythme du film est fluide, l'image est subtile, jusqu'au dernier regard qu'Hervé nous lance, comme pour nous remercier de l'avoir compris. « Le dernier pour la route » est un beau film, si l'on entend par « beau » délicat, vrai et étonnamment direct.
Auteur :Julie Stankiewicz
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