22 février 2020
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Le Dernier Samourai d’Edward Zwick : La critique

À l'époque où une large part du public occidental découvrait qu'on avait un peu vite cantonné les sioux, et les autres tribus amérindiennes, au rôle de sauvages sanguinaires et sans morale,  Kevin Costner nous offrit ce qui reste son meilleur film, "Danse Avec les Loups". Le film, malgré les quelques libertés qu'il prenait avec la réalité historique et un penchant à romancer à l'extrême la noblesse du guerrier indien, était utile, voire salutaire dans la réhabilitation de la culture et de l'Histoire des Natifs américains, dans la lignée d'auteurs tels que Dee Brown ou Tony Hillerman. Mais, de toute façon, le propos d'un tel film n'était pas d'être absolument fidèle à l'Histoire. C'est surtout sa dimension de récit initiatique qui prévaut, raconté du point de vue d'un blanc, pour les blancs déçus du monde moderne occidental.

On peut voir "Le Dernier Samouraï" avec les mêmes yeux. Si Zwick a quelque peu chamboulé la réalité historique, on peut lui reconnaître, dans la synthèse un peu foutraque qu'il fait, une perception plutôt juste des préoccupations japonaises de l'époque. Ainsi, même si les affrontements entre clans xénophobes (hostiles à l'ouverture à l'Occident) n'avaient plus la même virulence en 1876 qu'avant l'avènement de Meiji en 1868, même s'il est peu probable qu'un blanc ait survécu à une rencontre avec des samouraïs nostalgiques de l'ancien Japon, Zwick, en les présentant de manière certes un peu anachroniques, rend perceptibles des faits essentiels à la compréhension du Japon de l'époque. Par exemple, les pressions inouïes exercées, à force de traités commerciaux, par les puissances étrangères, et qui poussèrent le Japon à s'occidentaliser à un rythme effréné s'il voulait prétendre rivaliser et ne pas devenir une énième colonie occidentale. On imagine ce qu'un tel processus peut amener comme bouleversements dans l'identité culturelle d'un pays. Zwick le traduit très bien en un simple plan, celui d'un jeune capitaine de l'armée impériale, déchiré de devoir faire feu sur les samouraïs rebelles, comme on doit tuer une partie de sa propre Histoire.

Mais, comme pour le film de Kevin Costner, ce qui importe vraiment dans ce film, c'est la trajectoire du héros interprété par Tom Cruise. Le Japon et son code d'honneur ancestral n'est qu'un révélateur, pour le personnage principal, du caractère hautement déceptif du monde dans lequel il vit. Comme le fut la Frontière pour l'officier joué par Costner. À ce propos, il est intéressant de souligner la façon dont le film traite le personnage du Capitaine Algren. Il est un ancien de la septième cavalerie, conspuant la mémoire de Custer, hanté par les souvenirs d'un massacre qui pourrait bien être celui de Sand Creek, où la cavalerie joua à lancer des bébés indiens en l'air pour les rattraper sur leurs baïonnettes. Algren, déçu par la civilisation occidentale retrouvera un peu d'humanité et de dignité au contact de la grandeur d'un monde en sursis, comme l'était celui des amérindiens à la même époque.

Le grand intérêt du film réside bien dans sa relecture critique, même si très peu nuancée, de l'impérialisme occidental, qui voulut imposer son mode de vie sans prendre la peine d'observer et de comprendre les autres. On peut également se réjouir de sa dimension relativement bien maîtrisée de fresque d'aventures. Cependant, il manque un je-ne-sais-quoi au "Dernier Samouraï" pour atteindre à la magie qui se dégageait de Danse avec les Loups. Peut-être que ce dernier prenait encore plus son temps pour tenter de saisir l'essence des liens improbables qui se tissaient entre des hommes que tout opposait.

Peut-être que Zwick, qui pourtant se joue de l'image héroïque des Etats-Unis en égratignant le Septième de cavalerie, ne parvient pas à éviter au film de tomber dans une glorification larmoyante d'une grandeur héroïco-romantique perdue. Peut-être, enfin, qu'il manque un peu de finesse dans la construction de ses personnages. On aurait aimé que les démons de Cruise ne se résument pas à quelques plans mouvementés de souvenirs douloureux, tout comme on se serait réjoui que les personnages de samouraïs ne soient pas que des ombres incarnant un esprit guerrier et noble, mais prennent une dimension plus profonde.

Toutefois, et même si l'intérêt d'Hollywood pour l'Asie n'est bel et bien que mercantile, on pourra se laisser séduire par ce bon divertissement, qui ne laissera pas une marque indélébile dans l'histoire du cinéma, mais ne nous prend pas tout à fait pour de simples consommateurs non plus. Pour finir, on retrouvera avec plaisir, dans un rôle tout à fait différent de celui qu'elle tenait dans Kaïro, la très fine et majestueuse actrice japonaise Koyuki.  
Auteur :Benjamin Thomas
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