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Le Frère du guerrier : N’est pas John Ford qui veut

Pour "Le Frère du Guerrier", Pierre Jolivet a délaissé les décors urbains dans lesquels ses personnages nous parlaient d'aujourd'hui ("Ma petite entreprise", son meilleur film à ce jour) pour nous plonger en plein coeur du Moyen Age, à ce moment crucial où le livre apparaît et bouleverse une société jusque là pétrie de culture orale. Un sujet ambitieux ancré dans une époque charnière et situé dans un paysage rugueux et somptueux, les parfaits ingrédients d'une «épopée intimiste, médiévale et assez sauvage» selon les mots du cinéaste. Malheureusement, s'il se laisse regarder sans ennui, le film n'est pas à la hauteur des ambitions du metteur en scène.

Les qualités du "Frère du guerrier" sont les mêmes qui font le prix des précédents opus de Pierre Jolivet. Une histoire bien documentée s'appuyant sur un scénario solide (quoiqu'un peu convenu ici et parfois distendu lorsque la vengeance des mercenaires tarde à se manifester pour permettre à Thomas, blessé, de se remettre sur pied) et surtout une attention aux personnages principaux qui n'est pas occultée par les inévitables contraintes de la reconstitution historique. Soit un film à visage humain où les ingrédients du spectaculaire et du manichéisme sont utilisés avec parcimonie (on est loin de l'esbroufe tapageuse du Pacte des loups !).

Cependant, le film peine à trouver son sujet, ou plutôt hésite entre plusieurs, et joue sur beaucoup de tableaux sans trouver l'équilibre. Il échoue d'abord à nous captiver sur ce basculement essentiel d'une société vers le savoir écrit, à nous émouvoir ensuite sur les rapports fraternels qui unissent Thomas (Vincent Lindon volontariste mais peu à l'aise dans la défroque d'un mercenaire au grand coeur) et Arnaud (Guillaume Canet transparent comme souvent) et enfin à nous bouleverser par la grâce d'une mise en scène trop sage. Car ce film souffre d'une cruelle absence de souffle épique, ou simplement de lyrisme, qui nous emporterait dans le maelström de la petite et grande Histoire.

Tiraillée par la teneur des thèmes à brosser, la mise en scène de Pierre Jolivet reste embourbée là où un regard panthéiste aurait épousé, voire transcendé, la trajectoire intime du trio de personnages principaux. Ainsi, lorsqu'Arnaud erre dans la campagne, solitaire et amnésique, nous reviennent en mémoire les magnifiques séquences de Danse avec les loups où Kevin Costner fusionnait avec une nature hostile. Une exaltation inspirée loin de l'austérité à l'oeuvre dans Le frère du guerrier. « J'aime la forme dramaturgique du western, particulièrement ceux qui marient les grands espaces à une histoire intimiste comme "La prisonnière du désert" de John Ford ou "L'Appât" d'Anthony Mann » confie Pierre Jolivet. Celui-ci aurait gagné à laisser son film chevaucher sur les chemins escarpés mais revigorants du western à la française.
Auteur :Patrick Beaumont
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