12 décembre 2019
Critiques

Le Mans 66 : l’Ego-land movie

La critique du film Le Mans

Par Pierre Tognetti


Dans l’exercice du biopic, il est essentiel de trouver le bon équilibre entre réalisme et fiction. Cela en proposant un angle suffisamment attractif pour éviter le clivage entre fins connaisseurs du sujet et spectateurs profanes. Au risque de fâcher les uns et/ou d’exclure les autres. Si comme moi vous appartenez à la seconde catégorie, chaussez vos Sparco et calez vous dans le fauteuil pour une haletante course de 2 heures 32. Et si en plus vous portez (comme moi…) un amour indéfectible à l’esthétique des sixties "états-uniennes", vous allez, après le somptueux "Once upon a time…in Hollywood", être à nouveau gâté. Ou quand le cinéma de l’oncle Sam fait sa jolie crise de la cinquantaine.


En revenant sur cet épisode pour le moins flatteur de l’histoire des USA avec la prise de pouvoir du constructeur automobile Ford, alors au bord de la faillite, sur son homologue italien Ferrari, au faite de sa gloire, James Mangold tenait là un sujet aux enjeux accidentogènes. Ceux d’un thème ouvertement patriotique que n’auraient pas désavoués Eastwood et Bigelow, pas du genre à refuser une belle occasion de brandir le drapeau étoilé en bout de piste.

Une histoire à hauteur d'homme

Cependant, le réalisateur du très bon "Logan" (2017) va éviter la sortie de route en mode « film de propagande », grâce à un scénario aussi parfaitement huilé que le moteur de la Ford GT40 Mk II mis au point par le pilote Carroll Shelby (Matt Damon), rentré à la postérité pour avoir été le premier pilote américain vainqueur des 24 Heures du Mans. Sept ans après sa prestigieuse victoire, il est appelé par le géant de détroit pour construire une voiture capable de mettre fin à l’hégémonie de la scuderia. Pour relever ce challenge, et ainsi remporter la mythique course sarthoise, il va faire appel à son pote Ken Miles (Christian Bale), un émérite pilote anglais.

"Le Mans 66" est donc un film sur cette légendaire compétition des 24 heures, l’année du triplé Fordien. Une page d’histoire qui démarre le jour ou Henry Ford II, fils de son père fondateur, choisi l’asphalte des circuits comme terrain de bataille pour redorer le blason de sa marque et lui éviter le krach.  Le titre présumant des coulisses de la préparation et de leurs aléas, on s’attendait logiquement à voir la majeure partie de l’histoire centrée sur la course. Si l’on a bien droit, rassurez vous, à ce morceau de bravoure, il ne constitue pas la moelle épinière du métrage.

Car, derrière cette guerre des logos, c’est avant tout celle de l’ego dont il est question. Dans cette tornade de kérosène, sur ces kilomètres de bitume, au milieu de ces tonnes de compétences, ces milliards de dollars, ces armées de costards cravates, ces 24 heures de crispation, James Mangold emprunte les voies intimistes du psycho drame, avec une narration à taille humaine. Une histoire à hauteur d’homme avec tout ce que cela suppose de fierté, nécessaire pour pousser au dépassement de soi dans la performance industrielle ou sportive, ou mal placée quand il s’agit d’être le grand calife à la place du grand calife.

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Matt Damon et Christian Bale - Copyright 2019 Twentieth Century Fox

James Mangold ne fait pas dans la dentelle

Avec le gigantisme des moyens et des efforts déployés dans cette course au leadership, Mangold ne pouvait pas se permettre de faire preuve de légèreté dans la caractérisation de personnages emportés dans le tumulte du pouvoir, au risque de laisser la forme annihiler le fond d’un sujet fascinant.  Ça tombe plutôt bien car Matt Damon et Christian Bale tiennent le haut du panier dans un casting très relevé. Deux interprétations magistrales qui les rendent indissociables de leurs personnages.

Damon rentre plus que jamais dans la catégorie des acteurs à qui les années donnent suffisamment d’épaisseur pour insuffler ce supplément d’âme à ce type de personnage iconique. Car si Shelby est un symbole fort des valeurs retrouvées de l’Amérique il va devoir, pour arriver à ses fins, composer avec les règles écrasantes du capitalisme, quitte pour cela à tricher, voire trahir (à son corps défendant) son alter ego, Miles.

Christian Bale, une fois n’est pas coutume, est l’homme de la situation, et son interprétation Jokerisée retire toute once de spéculation sur son interchangeabilité. Il EST ce pilote, affûté somme un clé de 20, avec ce caractère aussi bien trempé que l’acier des outils, aux antipodes du fameux flegme britannique mais surtout de l’image parfaitement calibrée que veut véhiculer la famille Ford. Il en fera les frais. Comme tous face au diktat implacable du capitalisme, incarné ici par le massif Tracy Letts, très à l’aise dans son costume-cravate de PDG, sauf lorsqu’il faut aller sur le terrain…

En face son antagoniste et ennemi juré Enzo Ferrari (Remo Girone), lui donne la réplique. Dans sa peau de « Commendatore », le visage émacié, ça ne rigole pas plus quand il s’agit de parler rachat dans son bureau qu’au moment de s’affronter sur le terrain. Si au niveau caractérisation, Mangold ne fait pas dans la dentelle pour dépeindre la psycho rigidité et le charisme écrasant d’Henry Ford, avec le boss italien et ses sbires, on n’est jamais trop loin de la caricature avec un interprétation et des attitudes outrancièrement Corleonnienne.

Si Girone n’a pas vraiment la carrure de Brando, il a les traits du parfait parrain ! Une impression extrapolée par ses équipiers, de véritables maffiosi, pas vraiment des têtes de mecs sympas ou quand les ritals renvoient à l’image monolithique du méchant soviet. Mouais… Pas le traitement le plus convaincant (note d’un rital…) d’un métrage "all male" qui souffre également de la mise en scène de l’unique caution féminine, Madame Miles (Caitriona Balfe), notamment lorsqu’elle appuie sur le champignon pour faire parler son mari. Mouais (note d’un rital marié…).

Ou quand la fiction prend le dessus sur l’histoire, et devient le maillon faible d’une copie qui, pourtant, en dehors de ces points, effleure une certaine forme de perfection. Car Mangold réussit à trouver la bonne vitesse pour qu’aucun temps de passage ne vienne ralentir le timing. 2 h 32 qui passent très vite et on ne s’ennuie jamais avec une mise en scène millimétrée, dictée par une excellente direction d’acteur au-dessus desquels planent un Damon impeccable et un Bale encore une fois impressionnant de facilité. La reconstitution d’époque est splendide, soutenue par un soundtrack très ancrée 60’s, entre reprises de standards rock folk et compositions originales par Marco Beltrami, qui signe sa quatrième collaboration avec Mangold.

Ce dernier Mangold commence à collectionner les trophées de beaux films à caractères ("Copland", "Identity", "3h10 pour Yuma", "Night and Day", "Logan"), il est donc assez cohérent de le voir ainsi réussir à flatter autant d’ego sur quelques centimètres de toile et en aussi peu de temps (ça passe vite). Moins furieux que "Rush" (2013), autre Biopic sur l’univers des courses automobiles, moins « New Hollywoodien » que l’autre "Le Mans" de 1971 avec Steve McQueen, "Le Mans 66", derrière son message, est un divertissement haut de gamme, avec des scènes de courses à couper le souffle.

Si ses passages supporteront probablement mal le change en format TV, sa deuxième lecture toujours d’actualité sur la dure loi du marché et ses conséquences, lui permettra assurément, comme ses acteurs, de se bonifier avec le temps. Alors ruez vous ! Car l’abus de salle obscure est sain pour la santé des cinéphiles (note d’un rital marié et cinéphile !).


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