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Le Pornographe : Ca ne vous dérange pas si j’enregistre ?

Le Pornographe de Bertrand Bonello met en scène la vie et les affres de Jacques Laurent (Jean-Pierre Léaud), pornographe au cinéma, autant dire, réalisateur de films classés « X ». Pornographe ? c'est-à-dire étymologiquement, un auteur qui prostitue le désir d'amour en l'exposant, en lui faisant franchir les voiles de l'intimité et du secret.

Le pornographe est un prédateur qui cherche ses proies, dans la ville, dans la rue, dans les cafés, qui se joue de l'état civil des actrices mineures, se moque du scénario, pour arriver enfin à mettre en scène des personnes dans le mépris d'elles-mêmes. Car, finalement, au-delà des contrats et des cachets d'acteurs qui semblent signaler le contraire, la pornographie est une mise en scène de personnes foncièrement non-consentantes. Et, à ce jeu-là, Jacques Laurent finit par découvrir en lui la triste vérité : lui aussi est rongé par le non-consentement à ce métier que les circonstances issues de Mai 68 et l'argent facile lui ont fait découvrir.

D'abord, il n'en a pas parlé à son fils Joseph, et lorsque celui-ci a fini par le découvrir à l'âge de seize ans, il a quitté illico le foyer familial. La femme qu'il a épousé lui a simplement demandé s'il couchait avec ses actrices (sans doute, a-t-il répondu que « non »). En tous les cas, les rapports familiaux pour Jacques Laurent se nouent autour de son métier de pornographe. Sa femme l'aime comme il est ; son fils le haït comme il est. Et lui-même ? Il ne s'aime pas et, l'annonçant à sa femme, la quitte sur le champ...

Pourquoi autant de dégâts dans l'intimité d'un homme et même d'un foyer ? Tout se passe dans ce film comme si le pornographe était rattrapé par la destruction à l'œuvre dans son métier. Par un effet en retour, il se retrouve déshabillé, dénudé, isolé, aux prises avec des questions sur le sens et le non-sens de sa vie. Jacques Laurent en vient alors à imaginer des touches d'humanité dans ses films, comme s'il venait de découvrir que la pornographie fait le lit, (si l'on peut dire,) de l'anéantissement de l'humain. Il se met alors à improviser sur le plateau des directives où il s'intéresse à l'image et du même coup aux visages de ses acteurs. C'est ainsi qu'il en vient à essayer de faire jouer à l'actrice (Ovidie) son rôle à contre-pied des attentes en matière de râles ou de gesticulations… Mais à ce jeu-là, sur le tournage, Jacques Laurent perd vite le pouvoir et c'est le producteur qui prend les rênes de la direction des acteurs en en dévoilant les cruels ressorts de rentabilité : utilisations des mêmes gros-plans d'introductions anales ou vaginales pour plusieurs films ou coupures de scènes de raccords par manque de temps…

La pornographie ne se corrige pas de l'intérieur : on en fait ou on la combat. Ce n'est pas la réflexion de Jacques Laurent sur le visage dans la fellation qui changera quelque chose. Le visage dans la fellation dit-il « est le dernier rempart de l'humain ». Après ce dernier rempart, tout bascule en effet vers une forme d'anéantissement de l'humain. La barbarie près de chez soi , en somme. Dans les films pornographiques que tourne Jacques Laurent, la parole des acteurs est plate, assourdie, décalée, même pas « blanche » : elle aussi est anéantie, comme le visage humain dont elle devrait être l'statement. C'est un play-back sans play-back. Les acteurs parlent avec des mots qui ne viennent pas de leur bouche : ils récitent des attentes venues d'ailleurs. Tout se passe comme si ses acteurs n'habitaient plus leur parole ni même leur corps. Ils prennent la pose convenue, et tout dans leur geste n'existe que dans la mesure où il conduit au viol du visage, des regards et des corps.

Le porno, c'est le cinéma de l'absence : tout le monde est parti. Seul le spectateur reste, voyeur de la destruction de l'humain en oeuvre. Le problème, c'est que dans le film de Bonello, les acteurs, eux aussi s'absentent : ils prennent la pose. Jean-Pierre Léaud joue Jean-Pierre Léaud. Ovidie l'ex-hardeuse joue l'actrice porno, Joseph (le fils de Jacques Laurent) prend l'allure figée du fils perdu. Seule la femme de Jacques Laurent, par son silence, sa retenue, sa souffrance aussi, sauve son personnage de la platitude.

Un des moments les plus révélateurs du film (qui coïncide à l'écran, avec le cadrage du film du pornographe en train d'être tourné), c'est le moment où l'actrice (Ovidie) après une scène, passe en arrière-plan de Jacques Laurent pensif, pour se rhabiller. Là, pas à pas, pas après pas, elle retrouve une présence et une profondeur humaines… Le visage réapparaît ainsi dans le hors-champ, comme dans une ligne de fuite. La pornographie dégrade en effet l'intime en l'exposant, et incite en même temps à la dégradation par le voyeurisme. Elle réduit tout à la matérialité des sexes, du poil, des sueurs, des trous et de leurs plis. La pornographie, c'est le gros-plan (l'inverse n'est pas vrai). Et, le gros-plan dans le film pornographique, c'est le basculement de l'humain qui devient un pur objet sans regard. C'est la disparition du visage, c'est-à-dire la disparition de tout « au-delà » du visible : tout se réduit à ce que l'écran donne à voir, comme si les sexes existaient seuls. C'est pour cela que voyeurisme et pornographie sont toujours sur le même bateau. Or, parce que ce film parle du hors-champ de la pornographie (de la vie personnelle de Jacques Laurent, de sa famille etc…) qu'il l'interroge en quelque manière, il porte sur le vide . Le vide qui emplit de plus en plus la vie du pornographe.

Tourner un film classé « X », c'est enregistrer des acteurs qui s'engagent au-delà de la dignité à mettre eux-mêmes en scène leur intimité physique sous la direction du metteur en scène attitré. L'acteur est en effet metteur en scène de son sexe et de son intimité, mais il n'a pas de jeu à proprement parler. Il débite, il coupe, il cisaille un texte indigent de phrases toutes-faites de soumission ou de domination. L'acteur est pénétré par le regard du voyeur et son jeu permet en retour au voyeur de croire à la puissance de son regard. Le sujet du « Pornographe » de Bonello est ambitieux, passionnant même, car il traite du désir de voir, même sous l'aspect du voyeurisme. Le cinéma est une affaire d'écran : il y a quelque chose de caché en même temps que de montré, ce qui suscite sans doute, au-delà de l'écran, un univers imaginé pour chaque spectateur que nous sommes…

Mais le film de Bonello ne se donne pas les moyens de traiter son affaire. La photographie est approximative, comme bâclée : dans les scènes d'extérieur lorsque Jacques Laurent et son producteur se retrouvent au début du film, il y a une surexposition flagrante de ces personnages qui les discréditent.. Souvent les scènes d'intérieur renvoient dans les poignées de fenêtre par exemple, l'éclat blafard ou violent des projecteurs… J'ai eu l'impression d'entendre les « claps » … Ce film ressemble très fort à la maison que veut se construire Jacques Laurent dans un coin de verdure cédé par un ami : c'est une intention de film posée sur l'herbe, sans fondation, sans solidité.

Le Pornographe manque de fondement, jusqu'au vertige. Le film devient très vite l'écho d'une problématique très intellectualisée, parce qu'il ne trouve plus les moyens à l'écran pour avancer… Jacques Laurent est devant une alternative : ou il retrouve le face à face avec le visage humaine ou il saute par la fenêtre. C'est sous l'aspect d'une femme, une journaliste très respectueuse, très attentive et très écoutante. qu'il découvre la porte de sortie. Elle va accueillir ses paroles un peu comme si elle incarnait sa propre conscience qu'il regarderait enfin en face. Il y a dans ce face à face  comme l'antidote à la pornographie : l'épaisseur de l'humain, de la reconnaissance et de la patience pour découvrir le rythme de l'autre.

Dans cette rencontre, entre Jacques Laurent et la journaliste, juste un enregistrement de la voix . Avant même de prêter son visage et son écoute au désarroi de Jacques Laurent, elle lui demande : « Ca ne vous dérange pas que j'enregistre ? ». On retrouve dès ce moment la logique du consentement dont le pornographe s'est éloigné et à laquelle il a substitué celle du viol. Sa pudeur à se raconter, par une sorte de contre-point montre que la rencontre avec autrui ne se résume pas au contact, qu'elle passe par une traversée en soi de ses propres résistances.

Le dernier plan, comme un écho de la scène pornographique d'ouverture du film montre le pornographe allongé, muet, comme absorbé dans une descente à l'intérieur de lui-même. Du début à la fin, on sera resté dans l'univers horizontal de la coucherie glauque, avec un homme qui, sans le comprendre, aura cherché à se tenir debout…
Auteur :Philippe Chautard
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