7 décembre 2021
Critiques

Le Redoutable : Celui-là qu’a les lunettes !

C'est marrant mais entre "The Square" de Ruben Östlund et "Le Redoutable" de Michel Hazanavicius, on remarque que les organisateurs de la dernière édition du Festival de Cannes avaient à cœur de mettre en avant quelques œuvres cinématographiques se gaussant de l'intellectualisme prétentieux qui peut imposer sa loi dans les milieux artistiques et culturels. Comme si les différents acteurs les plus influents de cette manifestation avaient envie d'aller à l'encontre de l'image que l'opinion publique peut avoir d'eux, les satires de l'état d'esprit élitiste qui peut malheureusement régner dans les hautes sphères artistiques et culturelles ont trouvé l'occasion de faire entendre leur voix sur la Croisette. "The Square" s'est même retrouvé mis en avant par le jury lui-même qui a été suffisamment conquis par cet objet cinématographique qui se fend allègrement et plutôt subversivement la gueule au travers de l'observation de leurs confrères de fiction pour lui filer la distinction suprême. Quant à Michel Hazanavicius, Stacy Martin, la muse Bérénice Bejo et tout le reste de la clique, ils sont toujours bredouilles ou plutôt brocouilles comme on dit dans le Bouchonnois. Cela dit, c'est compréhensible car "Le Redoutable" a beau être pétri de qualités indéniables qui vous permettront d'être satisfaits de ce que vous venez de voir immédiatement après cette sympathique heure quarante-deux, il souffre encore plus que "The Square" de ses faiblesses et notamment de sa déficience à faire sens tout du long, des scories qui deviendront de plus en plus flagrantes avec le temps qui passe.

Si vous en avez ras la casquette de l'académisme et de l'hagiographie dans les biographiques filmiques et les œuvres cinématographiques qui se basent sur des faits réels, "Le Redoutable" est de prime abord réfléchi pour emporter votre adhésion. On ne cherche pas à retracer toute la vie du sujet donc on évite la fameuse trajectoire si prévisible de l'ascension galvanisante sur une première moitié de film voire sur ses deux premiers actes pour ensuite se prendre brutalement dans la face un bon coup de mou lorsque le reste va montrer tout l'univers du protagoniste se casser la gueule. Ici, on adapte assez librement le livre Un An Après de la comédienne Anne Wiazemsky, incarnée par une Stacy Martin trop empruntée et qui fait sentir par son manque de naturel à chaque réplique que ce qu'elle dit sort directement de la plume du scénariste, qui couvre sa relation avec le cinéaste Jean-Luc Godard de 1967 à 1970.

L'histoire part donc dès sa base d'un point de vue et ne donne pas lieu une fois projetée sur l'écran d'argent à une simple retranscription factuelle de ces quelques années aussi professionnelle mais froide et désincarnée que pourrait l'être l'exposé du jeune Timéo Beaurain de 3ème A qui lui a permis de gratter quelques points pour obtenir une mention au brevet des collèges grâce à l'histoire des arts. Au personnage par les yeux duquel on regarde (partiellement) "Le Redoutable" s'ajoute le style de son réalisateur et scénariste. Michel Hazanavicius fait vraiment sien un sujet qui aurait pu finir par être mis impersonnellement en boîte par n'importe quel technicien à peu près compétent mais surtout peu riche créativement parlant. "Le Redoutable" est, certes, un biopic mais il est sans doute encore plus une comédie avec à la barre un auteur qui injecte dans sa mise en scène et dans son scénario son amour pour le cinéma, les années soixante et la plaisanterie. On ne lésine pas sur les admirateurs du cinéaste qu'on met sur son chemin pour lui rappeler que "À Bout De Souffle", "Le Mépris" et "Pierrot Le Fou", c'était plutôt potatoes comme films.

On profite même d'un détour en Italie pour glisser une transition à base de bruits de colts et d'images subliminales d'affiches de westerns spaghetti. Guillaume Schiffman à la photo, Christian Marti à la déco et tout le reste de l'équipe technique font très bien leur boulot pour rendre les années soixante plus que confortables : ça a beau être la grosse hess parce qu'on avait plus de chances d'encaisser des pavés que de les arpenter, ce qui donne par ailleurs de magnifiques plans de la silhouette du bon Jean-Luc au premier plan en train de filmer une émeute avec en arrière-plan une deudeuch' en train de brûler dans la nuit ou des affrontements entre CRS et manifestants dans la brume, la lumière et l'étalonnage des couleurs évoquent plutôt une atmosphère aussi chaleureuse que douce qui donne envie de se lover dans ces décors bourgeois avec un San Antonio ou un Steinbeck entre les papattes. En plus, quand on voit les couvertures des livres, bien mises en avant au cours d'un montage de vacances sur la côte d'Azur, on se dit que les éditeurs savaient donner envie d'acheter du papier relié à l'époque.

Du côté de l'humour, ça passe plus souvent que ça ne casse mais quand ça casse, c'est plus que flagrant. Là où "Le Redoutable" se plante quand il essaie de chatouiller les zygomatiques, c'est lorsqu'il prend le risque de briser le quatrième mur avec une subtilité digne de "Deadpool". Y a bien des rares fois où ça marche, notamment lorsque la voix-off débarque et qu'un personnage lève discrètement la tête vers le haut comme si il avait été surpris par un élément extradiégétique mais le plus souvent, ça se fait avec la délicatesse du Bigard (celui qui fait des blagues sur la bistouflette, pas celui qui tue des vaches mais c'est vrai que les deux produisent du gras en quantité chacun à leur manière) des grands soirs. La palme de la complaisance revient à la scène où Godard et sa zouz débattent de la nudité au cinéma la bistouflette, les yeux (nom de code pour les seins mais on peut aussi parler de Ferreros), le Suchard et la salle de jeux à l'air alors que "Le Redoutable" avait multiplié juste avant les occasions gratuites de dénuder Stacy Martin. D'accord, on dit que " faute avouée est à moitié pardonnée" mais dans "à moitié pardonnée", il y a "à moitié". D'ailleurs, à chaque fois qu'il doit se moquer des clichés du cinéma d'auteur, Hazanivicius le fait avec une ironie et un sarcasme bien patauds. Dès l'introduction, on nous balance une voix-off et une musique classique pour rire des envolées auteurisantes avec la finesse d'un éléphant en tutu puis on persistera et on signera dans la facilité la fin du film en faisant péter la musique dramatique sur une scène de pré-rupture où les instruments s'égosillent avec une telle hargne qu'ils en recouvrent les dialogues.

Sinon, pour enfin aborder les atouts humoristiques de "Le Redoutable", signalons que le sujet de "La Chinoise" permet de se gausser d'un racisme latent bien franchouillard plus idiot que méchant au cours d'une scène que trouverait tout à fait sa place dans un "OSS 117 3" et que ça fait toujours plaisir d'avoir un gag récurrent même si il fait le jeu de Grand Optical. Mais là où "Le Redoutable" construit l'essentiel de son humour, c'est dans le mot. Hazanavicius s'en donne à cœur joie avec les dialogues (et même les murs) pour aligner jeux de mots bêtes comme chou qui parviennent à prendre le spectateur par surprise. Plus simplement, il s'en donne à cœur joie en s'amusant le plus possible avec le verbe pour filer à Louis Garrel de savoureuses lignes qu'il sublimera par sa composition d'un personnage aussi badin que grognon qui ressemble par ailleurs à David Marsais jusque dans le timbre sonore.

Quant à l'éventuelle hagiographie que pourrait être "Le Redoutable", si pour vous Godard est un des plus représentatifs porte-étendards de l'onanisme intellectuel, vous avez de fortes chances de vous entendre avec Le Redoutable. Ici, on n'est même pas face à un portrait qui opterait pour une approche nuancée du personnage nous disant en gros que c'était un génie mais c'était quand même un peu une tête de pioche ou bien que c'était une tête de pioche mais c'était quand même un peu un génie. Chez Hazanavicius, Godard est une turbo-tête de pioche. Les rares fois où on met en avant sa virtuosité, le bon Jean-Luc casse tout les éloges qu'on peut lui faire en marquant explicitement son aversion pour ce pourquoi il est apprécié ou en se comportant comme les derniers des gougnafiers avec son interlocuteur, la palme de la compassion revenant à sa rencontre avec Marco Margine où ce dernier lui témoigne encore une fois toute son admiration pour juste se voir opposer la froideur hostile du réalisateur jaloux parce qu'il le sait tourner la bistouflette au vent avec sa gow. D'ailleurs, en parlant de Wiazemsky, on se rend compte, dès leur deuxième scène, que leur relation est profondément vérolée puisque, en plus de mépriser les autres, Godard a un mépris bien particulier pour les acteurs qu'il considère comme des pantins tout juste bons à faire ce que le manos ou la womanos derrière la caméra lui dit de faire. Un rapport de domination qui trouvera d'ailleurs écho tout le long du film et en particulier au cours d'une discussion où le sous-titrage nous montrera d'ailleurs tout ce qui est sous-entendu derrière ce qui est clairement exprimé. C'est d'ailleurs l'un des rares moments où la mise en scène usera judicieusement de ses effets de style.

En effet, si on avait montré plus haut ses échecs lorsqu'elle essayait de se moquer des travers auteurisants du cinéma français, elle peut parfois être un peu vaine par exemple lorsque l'image devient négative à la fin d'une scène puis que l'effet se prolonge lors de la scène suivante avec une alternance entre couleur et négatif au rythme des soubresauts d'un tourne-disques. Si ce n'est pour faire flipper le spectateur qui finit au bout d'un moment par croire que ça a viré chocolat dans la salle de projection, on ne sait trop comment justifier cet effet de mise en scène encore une fois pas subtil pour un sou mais qui cette fois-ci manque de sens. On se demande également quel est l'intérêt de chapitrer le récit. Peut-être est-ce pour évoquer l'éventuel découpage de Un An Après mais même si le livre était lui aussi chapitré de la même manière, on ne voit toujours pas l'apport de ce dispositif. D'ailleurs, en parlant de la capacité du film à produire du sens, on peut aussi évoquer la difficulté dans laquelle "Le Redoutable" peut se retrouver lorsqu'il traite ses thématiques philosophiques et politiques.

Passé sa première heure, "Le Redoutable" parvient à se rattraper puisqu'il parvient à délivrer son message sur la vacuité de la lamentation sur les malheurs du monde si ils ne nous affectent pas personnellement et qu'on s'empêche d'être heureux simplement parce qu'il y a de plus grandes causes à défendre mais qu'est-ce qu'il le répète ... Même si il fait bien de rappeler que les intellectuels qui soutenaient la révolution culturelle avaient l'air bien fins quand il était déjà à l'époque de notoriété publique que c'était un désastre humanitaire, "Le Redoutable" est assez confus dans presque tous les propos qu'il essaie de développer. Certes, il questionne assez bien le sens de l'engagement et si il peut réellement exister quand on n'agit pas concrètement mais pour le reste, on ne sait pas trop où le scénario de Michel Hazanivicius veut en venir. Que ce soit lorsqu'il parle de la place de l'artiste dans les troubles sociaux de son époque, des termes de son rapport avec le public, des frontières qui séparent l'Homme de l'artiste, du poids de la politique sur l'art, du poids de la politique sur les relations humaines ou du poids de l'art sur les relations humaines, le long-métrage est assez maladroit dans sa réflexion parce qu'il essaie de brasser bien plus de thématiques qu'il ne peut en traiter de manière convaincante. Cette avant-dernière phrase était peut-être alambiquée mais c'est parce que le film s'empêtre dans la multiplication des thèmes à traiter.

En théorie, "Le Redoutable" a tout pour séduire sans réserve majeure. Entre le refus de l'académisme et la volonté d'éviter à tout prix l'hagiographie, Michel Hazanavicius réussit à extirper de son matériau de base une oeuvre qui a une identité indéniable autour d'un personnage principal assez fascinant et anobli par la performance assez jubilatoire d'un acteur autant servi par les dialogues que les dialogues ne sont servis par l'acteur. Faire une comédie plutôt accessible et qui n'hésite pas à verser dans la loufoquerie autour de quelqu'un qui est devenu pour beaucoup un chantre de l'intellectualisme et de la prise de tête cosmique, c'est plutôt audacieux et malin surtout si c'est pour cueillir le protagoniste à une époque de sa vie où il se met à fuir le plus possible le plaisir et la fantaisie. Néanmoins, "Le Redoutable" est beaucoup moins habile lorsqu'il doit traiter ses thématiques de fond dans lesquelles il se prend les pieds à force de les multiplier et ne parvient même pas toujours à défendre les effets de mise en scène auxquels il a recours surtout lorsqu'il se poile avec ses gros sabots des clichés du film d'auteur. Après mûre réflexion, on nourrit un rapport assez paradoxal envers cette oeuvre cinématographique aussi attachante que bancale. Il est aussi difficile d'être satisfait par "Le Redoutable" qu'il est épineux de mettre en avant ses faiblesses mais c'est peut-être parce qu'il est aussi imparfait qu'on ne peut s'empêcher d'y trouver de quoi l'aimer un peu quand même.

Auteur :Rayane Mezioud
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