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Le rôle de sa vie : Une femme sous influence

« Elle m'a parlé comme à une merde et on est devenues copines ». Voilà comment Claire Rocher (sensationnelle Karin Viard) résume sa première rencontre avec Elisabeth Becker (Agnès Jaoui prévisible en comédienne cynique mais touchante en femme désemparée). Ou comment la vie banale d'une pigiste anonyme dans un journal de mode percute le maelström de l'existence d'une star de cinéma puis, comme irradiée par cet astre lumineux, se laisse happer au point de renoncer à elle-même. Car plus que la belle esquisse d'une relation paradoxale entre deux femmes, "Le rôle de sa vie" (distribué par Mars Films) est le portrait pathétique puis empathique d'une femme de l'ombre, sensible et intelligente, qui pourtant cède à la fascination de la célébrité (la première scène filme Claire dans une salle de cinéma, émue par l'interprétation d'Elisabeth). L'histoire tantôt drôle, parfois amère d'une femme qui, entre aveuglement et naïveté, s'abandonne insensiblement à la soumission volontaire (elle passe son temps à s'excuser) pourvu qu'elle appartienne à la galaxie gravitant autour de la comédienne et puisse se rendre utile (elle endosse successivement les rôles de confidente, secrétaire, assistante personnelle).

Une femme incapable pendant longtemps de distinguer l'image de l'actrice qui se reflète sur l'écran et la réalité d'une femme blasée et blessante, tout autant capable de générosité que de méchanceté mais dont l'ego s'abîme dans l'égoïsme. Dans cette comédie des apparences où s'entremêlent les pièges et les tentations de la notoriété avec son cortège de leurres et de faux-semblants, Claire et Elisabeth jouent leurs personnages de servante et maîtresse lestées de leurs corollaires (humiliations, vexations mais aussi séductions) non sans que l'une et l'autre ne fassent preuve d'une certaine lucidité («J'appartiens au royaume des ombres» se satisfait Claire).

Dans ce rapport trouble tissé d'ambiguïtés et de non-dits se glisse le personnage de Mathias (Jonathan Zaccaï à l'indéniable présence), un pépiniériste qui ne laisse pas insensible Claire mais qui succombera lui aussi au tourbillon des illusions, s'abandonnera dans les bras d'Elisabeth et renoncera à sa dignité. Comme le reflet décalé de la dépendance de Claire qui agira sur elle comme un révélateur et la conduira vers une émancipation dont elle ne se croyait plus capable. Car après l'inévitable rupture, Claire attirera les sunlights grâce à son talent d'écriture et acceptera enfin de rayonner sans la bénédiction ou la protection de l'autre. Soit l'issue un peu trop consensuelle d'une comédie en demi-teintes, ironique mais pas cruelle, aux dialogues bien écrits et à la mise en scène sage, mais qui dilue la tonalité désenchantée de cette relation singulière à vouloir racheter les travers d'Elisabeth par un épilogue «moral». En définitive, "Le rôle de sa vie" est un film qui égratigne son époque mais ne blesse personne. 

Auteur :Patrick Beaumont
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