22 septembre 2021
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Le Sortilège du scorpion de Jade : Jubilatoire !

La dernière jubilation filmée de Woody Allen, "Le Sortilège du Scorpion de Jade", se déroule dans la ville de New-York, rarement filmée, mais plutôt suggérée, et stylisée grâce au décalage historique de l'action (les années 40).

L'ambiance créée, très intérieure, très chaude, très « ambrée » donne une légèreté, et un charme qui servent de toile de fond à tous les contrastes de l'histoire : entre Briggs et Fitzgerald, entre l'ombre et la lumière, le jour et la nuit, le vrai et le faux, l'intérieur et l'extérieur, le vol et la propriété, ce qui est apparent et ce qui est réel, le conscient et ce qui ne l'est pas…

"Le Sortilège du Scorpion de Jade" va puiser cette atmosphère parfois presque enivrante dans la qualité de la bande sonore qui déroule les jazz choisis de Hines, d'Ellington, de Harry James ou de Glenn Miller. Ils rappellent les musiques de "Radio Days" ou de "Accords et Désaccords", dont les rythmes à la fois attendus et surprenants, donnent envie de sourire et de danser. Le cabinet d'assurances Magruder où se retrouvent Briggs et Fitzgerald, ressemble à un verre d'eau dans lequel on aurait jeté un cachet d'aspirine.

Dans cette effervescence, c'est la femme qui a les traits du prédateur et l'homme, ceux de la victime. Les défenses verbales de Briggs se soldent par des répliques qui le renvoient dans les cordes de son petit statut d'employé de la middle-class (qui est en train de perdre son job), tandis que qu'Betty Ann Fitzgerald incarne le pouvoir et montre qu'elle sait s'en servir.

Et pourtant... Ces deux personnalités que tout oppose apparemment, se retrouvent sur une scène pour une séance publique d'hypnose menée par Voltan (David Ogden Stiers)… Sous les ordres de celui-ci, qui les soumet chacun grâce aux mots magiques (« Constantinople ! » pour Briggs et « Madagascar ! » pour Betty), ils se déclarent soudainement s'aimer et à la stupéfaction de leurs collègues dans le public.

Grâce à l'hypnose et aux consignes qui conditionnent (« vous allez déclarer votre amour mutuel ») une inversion a eu lieu. Mais que s'est-il passé ? L'hypnose a-t-elle dénaturé ces deux êtres ou les a-t-elle révélé à leur nature profonde qui est de s'aimer ? En tous cas, l'hypnose fait passer derrière l'apparence, derrière le visible, pour donner à réfléchir.

Il s'agit d'un merveilleux outil pour l'écran que Woody Allen a notamment utilisé dans "Alice" (avec la délicieuse et fragile Mia Farrow) pour montrer ce que l'œil de lui-même, ne peut voir. Ce qui caractérise la puissance de l'hypnose, c'est apparemment, sa brièveté.

L'histoire va montrer le contraire. Car, à la suite de cette séance publique, les deux personnages sont contactés chacun par téléphone par Voltan qui poursuit l'exercice de son pouvoir de manipulation en exigeant d'eux qu'ils volent ce qu'ils sont censés protéger dans leur métier (des bijoux ).

Tout dans "Le Sortilège du Scorpion de Jade" fonctionne sur l'inversion, le basculement, des éléments opposés qui constituent les personnalités. D'où un effet de comique, alors que nous sommes dans la plus grande tension dramatique.

Quand C.W. Briggs va remettre le fruit de son vol dans un casier de la gare de Grand Central, les yeux rivés vers la consigne et le bras tendu, il est le négatif du personnage de détective professionnel. Quel est le plus proche de sa nature profonde ? Le voleur ou le détective ?

Le metteur en scène aussi est un magicien, un hypnotiseur peut-être. Il conditionne l'acteur qui y consent à dire un texte, à sentir telles émotions pour les faire ressentir ensuite au spectateur. Et que vient chercher l'acteur ? Le texte de sa vie ? La révélation de ce qu'il doit faire et être ? En tous cas, l'acteur est un être fragile, parce qu'il est dans l'attente (en souffrance), d'une influence…

Quoi qu'il en soit, le fait que l'hypnose fonctionne montre qu'il y a toujours quelque chose derrière ce que nous faisons et disons et pensons…Jusqu'où peut-on consentir à être un autre ? C'est justement cette question que très vite aborde le film.

Au moment où Briggs et (un plus tard) Betty, s'aperçoivent de ce dédoublement de leur personnalité, de leur duplicité, ils se mettent en quête d'authenticité, de leur identité cachée en somme.  En dehors du risque de la prison et du chômage,  tous les deviennent à leur façon détectives dans l'affaire la plus essentielle de leur vie : celle qui concerne l'ambiguïté et le sens de leurs actes.

Dans cette situation où chacun des deux risque de devenir complice de Voltan aux yeux des autorités et de l'opinion, ils se découvrent une quête commune au-delà des apparences trompeuses.

C'est cette quête de soi qui est l'espoir du "Sortilège du Scorpion de Jade", cette découverte que lorsqu'on commence à se regarder chacun dans notre propre duplicité, dans notre propre contradiction, l'autre nous apparaît comme un espoir plus qu'un concurrent dans une lutte à mort (la concurrence).

Non pas que cette quête détruise toute possibilité de manipulation ultérieure, mais elle fait naître en chacun le désir de se connaître plus fort que celui de se faire reconnaître (dans les yeux des autres).

Ce désir d'authenticité, c'est le prix de la réconciliation entre C.W. Briggs et Betty Ann Fitzgerald, de la vérité et de la justice (Voltan et sa complice sont arrêtés), le prix de leur amour aussi. Cette histoire a quelque chose de magique parce qu'elle permettait de découvrir que ce que l'hypnose fait basculer ce sont des personnalités qui ne sont qu'apparemment réalisées.

Et, à force d'approfondir nos conditionnements, ceux de nos actes ou de nos sentiments, Woody Allen est amené à poser la question : à qui profite l'ignorance dans laquelle nous sommes de ce qui nous fait réellement agir ? Car l'existence de nos conditionnements signifie que nous sommes soumis à des influences qui ne nous servent pas.

On se croirait dans un dialogue de Platon, dans « l'Allégorie de la Caverne » par exemple qui traite exactement de ces ombres que nous croyons réelles et qui sont une mise en scène destinée à nous maintenir prisonniers de nous-mêmes (et des autres). Les personnages du film sont ainsi parasités par des conditionnements qui viennent toujours de loin.

C'est ainsi qu'ils sont manipulables, fragiles et intolérants, sans même s'en rendre compte, parce qu'ils l'ignorent. L'hypnose est dans "Le Sortilège du Scorpion de Jade" la révélation de cette duplicité intérieure, non pas pour énoncer une vérité mais pour indiquer le chemin de la réflexion, qui est celui de la liberté (de soi) et de celle des autres par la même occasion. De l'amour quoi.

Auteur :Philippe Chautard

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