18 janvier 2020
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Le Temps du Loup : Critique n° 1

Dans la jungle du monde.

"Je sentis que la gravité venait de signer un contrat avec les dieux du temps",

Martin Amis dans Money, money.

Depuis ses débuts en 1989 avec "Le Septième continent", Michael Haneke signe des films graves et sombres où le monde occidental est décrit comme déshumanisé et malade de ses propres démons. "La Pianiste", avec Isabelle Huppert en névrosé pathétique, franchissait un cap dans cette vision pessimiste de notre siècle et Le Temps du loup creuse les préoccupations du cinéaste autrichien puisqu'il raconte la fuite à la campagne d'une famille à la suite d'une catastrophe dont on ne saura rien mais qui pèse lourd sur les protagonistes puisque, en chemin, ils croiseront d'autres réfugiés jetés sur les routes et livrés à eux-mêmes.

"Comme tous mes films, cette histoire parle de notre monde hyper-industrialisé, de la société du superflu, et donc de ces gens qui ont pu s'y installer confortablement" confiait récemment Michael Haneke à propos de son septième film. Si son ambition de filmer ici une parabole apocalyptique à l'usage d'un monde à l'agonie se déchiffre aisément, ses intentions sont tellement surlignées que l'acuité de son regard se réduit à une peau de chagrin tandis que le constat austère de la violence du monde perd beaucoup de son impact à force de métaphores lourdes de sens comme cette scène où un oiseau, le protégé du petit Ben, cherche à retrouver la liberté.

En dépit d'un prestigieux casting (Isabelle Huppert, Béatrice Dalle, Patrice Chéreau entre autres), les comédiens semblent désincarnés alors que leurs personnages se réduisent à des marionnettes entre les mains du démiurge Haneke. Prisonnier d'un scénario abusivement intentionnel qui ne laisse aucune respiration à l'histoire (laquelle est au service du discours du réalisateur et non l'inverse), Michael Haneke bâtit un film autarcique et didactique érigé en constat froid d'une époque où tout se monnaye pour peu que l'on veuille y mettre le prix (dans les années vingt, Brecht le montrait déjà à travers ses pièces de jeunesse).

Rien de bien nouveau pour un film privé d'émotion alors que le sujet s'y prêtait aisément sans tomber pour autant dans le lacrymal. Car ce qui aurait pu être un douloureux et poignant drame collectif bifurque rapidement vers l'étude entomologiste d'un microcosme humain sous la caméra d'un misanthrope qui n'atteindra jamais la féroce méchanceté de son compatriote dramaturge, Thomas Bernhard. Une fable trop théorique à des années-lumière de l'extraordinaire radicalité du chef-d'oeuvre de Michael Haneke, "Funny Games". 
Auteur :Patrick Beaumont
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