22 février 2020
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Le Temps qui reste : N’oublie pas que tu vas mourir

Grand admirateur de l'oeuvre de Rainer Werner Fassbinder qui fit scandale dans les années 70, François Ozon partage avec le cinéaste allemand un goût immodéré pour la provocation et le désir irrépressible de la transgression.

Pour cela, il enracine ses fictions dans une trame le plus souvent ordinaire, banale parfois, qu'il émaille de scènes ou de situations volontairement choquantes afin de mettre à jour certains tabous calfeutrés dans les non-dits de l'époque et renvoyer le spectateur à ses propres interrogations.

Jouant sur le fil du rasoir avec les clichés et codes inhérents aux genres cinématographiques (la comédie policière dans "8 femmes", le thriller dans "Swimming pool", le drame psychologique dans "5x2"), ses films laissent ainsi un sentiment mitigé car l'artifice des conventions du récit annihile le plus souvent un propos anti-conformiste.

Porté par un personnage masculin (une première dans sa filmographie), "Le Temps qui reste" tranche néanmoins avec ses oeuvres antérieures et se révèle comme son projet le plus personnel à travers le portrait d'un jeune homme, Romain, enfant du siècle jeté à corps perdu dans un maelström de sensations et de sentiments aigus.

Photographe de mode, Romain s'effondre un jour en apprenant qu'une tumeur maligne ne lui laisse que peu de répit avant de mourir. Entre se battre contre la maladie et succomber tôt ou tard ou fuir pour vivre "le temps qui reste", son choix s'accorde vite avec un tempérament impatient et il décide alors de prendre la tangente afin de jouir de cette liberté retrouvée, celle qui s'impose à nous lorsque l'essentiel nous débarrasse de l'accessoire.

Fils secret, il n'a pas la force de révéler à ses parents le destin funeste qui l'attend mais ne se prive pas de régler quelques comptes familiaux avec sa sœur. Homosexuel épanoui, il sabote volontairement son couple, espace intime où désir et pouvoir s'entremêlent, puis goûte à tous les plaisirs. Puis, quittant Paris et ceux qui le retiennent malgré eux, il prend la route pour revoir une dernière fois sa grand-mère (bouleversante Jeanne Moreau) à qui il confie ses angoisses et ses peurs.

Deux êtres qui se ressemblent, guidés par un "instinct de survie" à l'approche de la mort. "J'ai tous les droits maintenant" lâche Romain, comme un bras d'honneur adressé à l'absurdité d'une trajectoire en cul-de-sac. Y compris celui de ne plus s'effrayer de l'inconnu, telle cette proposition singulière que lui font une serveuse et son mari stérile croisés lors d'un arrêt sur l'autoroute : donner la vie alors qu'il va bientôt perdre la sienne, dans un étrange paradoxe où tout devient possible. S'invite alors le thème de la filiation (assumée, recherchée, refoulée, transgressée ?) par lequel le cinéaste semble esquisser la voie d'une réconciliation.

Ponctuant le récit d'inserts oniriques où Romain enfant découvre et se découvre à travers les autres, le film s'imprègne lentement du temps des souvenirs où, devenu père par procuration, Romain revoit l'enfant qu'il fut avant de sceller sa disparition sur une plage face à l'Océan, enfin apaisé avec lui-même.

Une image léchée qui, à défaut d'être émouvante en raison du chromo qui l'accompagne, clôture joliment un film où François Ozon se dévoile à travers un personnage-miroir joué par Melvil Poupaud (encore plus beau et ténébreux qu'à l'accoutumée) dont l'intense composition, d'une subtilité rare, s'imprime pour longtemps dans les mémoires.

Auteur :Patrick Beaumont

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