5 décembre 2021
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Le Terminal : Steven l’espiègle

On entend d'ici les mauvaises langues : depuis tant d'années que Spielberg nous fait un film par an, ne s'use-t-il pas à la tache ? A-t-il encore quelque chose à dire ? N'en fait-il pas trop ? Le dernier opus du wonder film-maker, "Le Terminal", vient à point nommé pour rabattre le caquet aux vilains esprits : oui, Spielberg en fait trop, et tant mieux ! Non mais des fois...

Ceci dît, certaines craintes sont légitimes face à "Terminal" : la véritable histoire d'un immigré bloqué pendant des années dans un aéroport, une intrigue si peu consistante tiendra-t-elle la distance sur un film de deux heures ? Vraiment, on s'alarme pour rien. Venons à bout de nos inquiétudes en nous remémorant le précédent film du cinéaste, un film qui se caractérisait lui aussi par la minceur de son sujet (une course poursuite), si mince même que le titre seul suffisait pour le résumer : "Arrête-moi si tu peux". On a vu ce qu'il en a fait, une belle leçon de mise en scène et une inventivité jamais prise en défaut.

A tout prendre "Arrête-moi si tu peux" semble être une belle mise en bouche à "Le Terminal", puisque on y retrouve bien des éléments communs : une comédie légère et enjouée, un rythme qui ne faiblit pas (ou guère : à bon escient, quand une pause s'impose), Tom Hanks toujours égal à son talent dans les deux films, et surtout un swing, une classe que l'on ne retrouve que dans  les meilleures comédies musicales des années 40-50.

L' histoire de Victor Navorski n'a pas de sens : citoyen de Craucasie, pays -fictif- de l'Est, qui a le désespoir d'apprendre que son pays fut frappé par un  coup d'Etat alors même qu'il se trouvait dans l'avion qui l'amenait aux Etats-Unis, pays qui ne peut l'accepter sur son territoire car ne pouvant pas délivrer de visa aux ressortissants de pays qui ne sont pas reconnus par les Etats-Unis, ce qui est subitement devenu le cas de la Craucasie. Donc Victor ne peut pas entrer sur le territoire américain. De fait, il ne peut pas non plus prendre quelque avion que ce soit... Donc Victor ne peux pas sortir de l'aéroport, de ce Terminal si bien nommé...

Situation absurde, on y trouverait facilement du Ionesco la-dedans si ce n'est qu'il s'agit d'une histoire vraie ou presque. Spielberg prend, dès l'ouverture, ses distances avec la réalité pour mieux faire oeuvre de fiction. Avec sa virtuosité coutumière, il installe les tenants et aboutissants de l'intrigue en quelques plans : le décor (l'aéroport JFK de New-York); l'époque (de nos jours); les personnages (Victor Navorski, citoyen Craucasien et Frank Dixon, responsable du bon fonctionnement de l'aéroport), etc. Après ça, l'histoire peut commencer.

Les scénaristes on eu la judicieuse idée d'opposer au pauvre Navorski le besogneux Frank Dixon qui ne peut plus souffrir de voir jour après jour cet olibrius qui a vite fait de se sentir chez lui. Dixon (brillamment interprété par Stanley Tucci), qui n'est pas un mauvais bougre, a une bonne raison de prendre Victor en grippe : lui aussi est  coincé dans cet aéroport.

Si "Le Terminal" est souvent désopilant, il est bâti sur le drame d'un homme et il est traversé d'un discours moral : la macro-société de l'aéroport est l'antithèse de l'Amérique sécuritaire d'aujourd'hui, c'est un endroit où tout le monde s'entraide, où les exclus se serrent les coudes. Alors que Victor est qualifié d'« inacceptable » par les services administratifs si poètes, il se fait en revanche rapidement accepter par le petit peuple du Terminal. A ce sujet, la traduction française a eu la bonne idée de ne pas traduire littéralement « unacceptable » comme il l'aurait fallu (« indésirable »), cela aurait ôté une dimension au film.

A la sortie d' "Arrête-moi si tu peux" certains s'étonnaient de voir Spielberg se distinguer dans la comédie, un genre qu'il aurait soi-disant jamais abordé. Ces gens-là ne savent pas de quoi ils parlent : il suffit de survoler rapidement sa filmographie pour se rendre compte que la comédie est souvent présente chez Spielberg, ne serait-ce que dans les aventures d'Indiana Jones. Avec "Le Terminal" le réalisateur laisse libre cours à son espièglerie et on a droit à un festival. Cela tend souvent vers le comique muet de Keaton, Chaplin et l'écurie de Mack Sennett, notamment lors d'une séquence de soirée au restaurant que je vous laisse le soin de découvrir...

Auteur :Pierre Lucas
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