13 décembre 2019
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Le Village : L’emprise de la peur

Ecrire sur "Le Village", le dernier film de M. Night Shyamalan, est un exercice aussi périlleux que le subtil mécanisme d'orfèvrerie qui régit ses histoires. Car le réalisateur du "Sixième Sens" et d'"Incassable", admirateur de l'oeuvre d'Hitchcock, aime ménager le suspens et conclure son récit d'une pirouette finale qui vous laisse pantois ou désemparé.

"Le Village" n'échappe pas à la règle et par conséquent, il est difficile de parler de l'intrigue sans en dévoiler son épilogue.

Contentons-nous donc de situer l'époque (le XIXème siècle), le lieu (un village isolé) et les protagonistes (une communauté repliée sur elle-même qui vivrait paisiblement si elle ne se sentait menacer par "ceux dont il ne faut pas parler", créatures mystérieuses occupant les bois environnants).

A partir de ces éléments somme toute assez basiques, le cinéaste signe un film beaucoup plus ambigu qu'il n'y paraît qui se décline autour d'un triptyque immémorial mais difficile à conjuguer : terrifier, émouvoir et donner à réfléchir.

Le premier paramètre est la confirmation de l'immense talent du cinéaste, qui nous avait déjà passablement effrayées à travers ses précédents films, et de sa capacité à se renouveler sans renoncer à ses principes de mises en scène.

A savoir un crescendo dramaturgique d'une évidence telle que ses récits apparaissent de plus en plus dépouillés, une volonté de ne dévoiler que le strict nécessaire (filmer selon le principe cher à Jacques Tourneur : moins le spectateur en voit, plus il a peur).

Et son corollaire indispensable : un travail phénoménal sur le son où le moindre bruit fait sens. Pour l'écrire autrement : M. Night Shyamalan est un metteur en scène hors du commun.

Le deuxième volet s'articule autour de la magnifique histoire d'amour qui lie Lucius et Ivy et représente probablement ce qui importe le plus aux yeux du cinéaste. Cette passion pudique mais inaltérable entre un jeune homme peu porté sur les mots (Joaquin Phoenix) et une jeune fille aveugle (Bryce Dallas Howard, véritable révélation) excède de beaucoup le cadre convenu des sentiments amoureux et chemine sur les sentiers rares de l'abandon réciproque et de la confiance absolue.

Quant au troisième point, le film peut évidemment être regardé comme une parabole sur l'Amérique contemporaine où le village cristalliserait toutes les croyances et les peurs, mais aussi les frustrations, d'une nation guettée par la tentation du repli sur soi alors que sa grandeur fut jusqu'à présent, et selon la volonté de ses pères fondateurs, d'être une terre où il était possible de se forger un avenir.

Mais, loin de se réduire à cette lecture rapide, Le Village est surtout une manière pour M. Night Shyamalan de prolonger la réflexion entamée avec Signes où la foi d'un homme, incarné par Mel Gibson, était mise à l'épreuve après la disparition de sa femme.

Ici, s'affrontent les défenseurs d'une croyance orthodoxe qui s'accroche aux vieilles branches de principes intangibles confinant à la superstition (les gardiens du temple représentés par les anciens) et les jeunes Lucius et Ivy dont le désir de transgresser les interdits relèvent d'une foi en l'avenir où il faudrait reconstruire sans détruire.

Un futur incarné par un couple qui cristallise nettement l'empathie du cinéaste (qui se garde pourtant de condamner qui que ce soit), lequel montre comment l'amour triomphe de toutes les peurs et de tous les préjugés. Ce qui devrait inciter à plus de tempérance ceux qui voit en M. Night Shyamalan un cinéaste réactionnaire.

Toutefois, au-delà des thèmes complexes qui s'entrecroisent et des questions essentielles qu'il pose, Le Village est avant tout un film superbe aux ressorts dramatiques prégnants qui parie sur l'intelligence du spectateur, presque une incongruité dans une production hollywoodienne standardisée.

Auteur :Patrick Beaumont
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