13 décembre 2019
Archives Critiques

Le Village : Shyamalan ou le cinéma mormon

"On aime pas trop les gens de la ville par chez nous" ou, avec "Le Village", le premier film en faveur des lotissements privés et sécurisés...

"Sixième Sens" fut une bonne surprise, il faut bien l'avouer. Plus un jeu jubilatoire qu'une grande oeuvre cinématographique, nous nous laissions tromper avec plaisir par le film qui apportait une contribution éclatante à la mode hollywoodienne du retournement de situation incroyable.

"Incassable", sous-estimé, prenait le parti de porter sur la mythologie populaire du comics et du super-héros, un regard banal, quotidien, loin du grand spectacle. Une réussite.

Les choses ont commencé à se gâter avec "Signes" qui, présence de Mel Gibson oblige, commençait à mêler à un autre mythe populaire américain (celui des extra terrestres), un peu de mysticisme religieux d'un autre âge.

L'Autre y était forcément mauvais, s'écarter de la foi et des superstitions ne servait à rien, et c'est finalement en s'y vautrant à nouveau, approuvé par le discours du film, que l'ancien prêtre trouvait son salut. On croyait rêver ! Les thèmes de prédilections de Shyamalan faisaient surface d'une manière inédite mais plutôt désagréable.

Pendant un moment, on pense qu'il va faire amende honorable avec "Le Village". Film qui nous présente une communauté qui semble vivre figée dans le temps, régie par des croyances et des superstitions qui assurent sa cohésion, certes, mais dans la peur...

On entrevoit l'hypothèse que les monstres qui rôdent et tiennent les villageois à l'écart des villes plus effrayantes encore, ne sont que pure invention, création de l'homme pour asseoir autorité sur ses prochains.

Se serait-on trompé sur Shyamalan ? "Signes" n'aurait-il été qu'un fâcheux épisode dans sa filmographie ? Las ! Qu'il y ait effectivement des monstres ou pas, ce que je vous laisse le loisir de découvrir vous mêmes, Shyamalan ne peut éviter de tomber une fois encore dans ce qui finit par être la caractéristique la plus évidente de son cinéma : l'Autre, le Diffèrent est mauvais, terrifiant, dangereux malgré lui dans le meilleur des cas...

Ainsi le personnage de Brody (aussi bon en idiot du village qu'en punk chez Spike Lee ou en héros pathétique chez Polanski), figure de l'autre puisque handicapé mental, générera le mal, qu'il le veuille ou non...

Le cinéma du réalisateur du "Sixième Sens" apparait alors tout entier sous-tendu par une phobie irrépressible de l'altérité, et s'il semble parfois la critiquer, finit bien par préconiser une seule alternative salutaire : le repli sur soi, la communauté animée d'une Foi fervente, seul rempart contre un monde corrompu, violent, décadent...

Et si le maintien d'une telle utopie doit passer par le mensonge, par la perpétuation de superstitions ridicules, par le refus des aspects les plus utiles du progrès, ainsi soit-il...

Son attirance pour le hors-champ comme lieu de l'étrange, pour la terreur suggérée hors du cadre plutôt qu'appréhendée frontalement, si elle veut rappeler Jacques Tourneur, relève à mon avis d'une toute autre motivation, consciente ou non : la peur panique de regarder l'Altérité en face. Sans le soutien rassurant et confortable des superstitions (toujours justifiées par le cinéma de Shyamalan)...

Son cadrage ne se pose plus alors comme partie visible d'un monde plus vaste, mais délimitation sécurisée d'un espace que l'on serait fou de vouloir transgresser...


Auteur :Benjamin Thomas
Tous nos contenus sur "Le Village" Toutes les critiques de "Benjamin Thomas"

ça peut vous interesser

Joker : Plaisanterie de courte durée

Rédaction

Joker : Ceci n’est pas un film de super-héros

Rédaction

Frankie : Un hymne à la vie

Rédaction