17 novembre 2019
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Les Adieux à la reine : La critique

Avec "Les Adieux à la Reine", voici une adaptation d'un roman de Chantal Thomas, Benoît Jacquot renoue avec sa période de films historiques du début des années 2000 : « La Fausse suivante », « Sade », « Tosca » et « Adolphe ».

Comme dans « Sade », qui avait en toile de fond la période post-14 juillet 1789 de la Terreur, ce n'est pas la mécanique des faits politiques et historiques qu'il l'intéresse mais comment l'intime, ici le regard d'un personnage « satellite » de la reine, sa lectrice, va nous éclairer sur cette bascule d'un monde à un autre (le passage de l'ancien au moderne, à l'instar d'un film auquel nous pensons immédiatement : « L'Apollonide- Souvenirs de la maison close » de Bertrand Bonello).

Ils ont en commun cette volonté de mettre en scène le changement d'une ère, en passant par un monde clos, d'enfermement, de désirs, d'illusions, ou le frivole va virer au tragique, ou les corps vont finir par tomber, vaciller.

Dans "Les Adieux à la Reine", nous suivons ainsi Sidonie Laborde durant quatre jours (Léa Seydoux, meilleure que jamais dans ce film qu'elle porte du premier au dernier plan, sa palette de jeu ici s'enrichit de nuances dans ses gestes, ses expressions de visage, pas ou peu encore explorés jusqu'à présent) pas à pas, en mouvement, dans ses courses, ses chutes, à travers tous les recoins du château, caméra à l'épaule, focalisée sur sa nuque (encore une « Rosetta », ici son ancêtre, aussi déterminée qu'exaltée). Elle est le centre de cette ruche qu'est la Cour, sous l'œil de la caméra de Benoît Jacquot. 

Celui-ci filme au plus près de corps, il s'attarde notamment sur les visages, filmés en gros-plan, il scrute les moindres affects et gestes. Le cadre enferme les corps dans le plan, ils sont prisonniers de l'espace qui les entoure, le « dedans » de la ruche versaillaise s'oppose au « dehors », d'un peuple affamé et en colère.

C'est ainsi par le biais d'images fixes qu'il souligne les émotions et réactions des personnages et, par les images en mouvement, qu'il inscrit les corps dans l'espace, dans un jeu permanent de courses à travers des couloirs, escaliers, cuisines...

Dans une fuite en avant pour quitter le navire pendant qu'il est encore temps. Le film sous forme de huis-clos impose alors sa claustrophobie, son angoisse diffuse. Nous restons dans le château, l'extérieur n'est ressenti, expliqué qu'aux travers de grondements, de rumeurs, de mots échangés entre ceux qui vivent à la Cour (ou l'on parle même en anglais afin de ne pas se faire comprendre), loin du gouvernement et de ses tractations, ils ont des spectateurs impuissants du drame qui se noue.

Avec "Les Adieux à la Reine", Jacquot nous plonge dans le cœur de cette Cour de Versailles, là ou derrière les dorures, le faste, règne une population de bonnes, de serviteurs, d'abbés, d'archiviste, de nobles quittant leurs belles demeures pour avoir le privilège de vivre à la Cour du roi et de l'apercevoir une ou deux fois par semaine… Le cinéaste axe son regard sur le petit peuple, celui des domestiques ; les mécanismes politiques, le roi, l'intéresse peu, les coulisses bien plus avec ce que Versailles comporte de souterrains. 

On pense alors de « La Règle du jeu » et l'art de Jean Renoir de mettre brillamment en scène les différentes couches sociales qui cohabitent en un même lieu. Les deux films ont en commun de dépeindre une société légère et décadente, loin de la réalité du monde extérieur (l'un se situe au moment de la Révolution française, l'autre fut tourné et sortit quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale).

Avec "Les Adieux à la Reine", nous sommes dans un univers ou les maîtres et les domestiques sont complices, la où les rapports sont plus de séduction que de force. Mais toujours de classe, chacun cherchant à sauver sa peau, ses privilèges, son statut, bien loin des préoccupations d'un peuple à l'agonie.

Eux qui vivent dans ce qui constitue un monde en soi (les habitants du château disaient de Versailles "ce pays-là") ne peuvent se rendre compte de la réalité extérieure. Sidonie Laborde est donc l'œil du spectateur, le vecteur de l'histoire, c'est elle qui relie la petite (l'excitation de la cour, sa fascination pour la reine) à la grande (le vacillement, la fin d'un règne, d'un monde).

Elle écoute, épie, interroge, sait vers qui aller pour récupérer de bonnes informations, c'est un bon petit soldat qui connait parfaitement les rouages, les codes du monde qui l'entoure. Elle est le témoin de l'Histoire en marche, elle se cache, « infiltre » et grâce à elle nous entendons notamment le roi avouer à la reine son dégout du pouvoir. Elle assiste, impuissante, à la fin de ses illusions. Ce qu'elle ne veut surtout pas c'est être séparée de celle à qui elle consacre sa vie, ce qui la rend sourde aux tumultes et fracas de la Révolution naissante. 

« Si jeune et déjà aveugle » dit à Sidonie l'archiviste Moreau, son précieux informateur. Aveuglée par l'amour qu'elle porte à "sa" Marie-Antoinette, elle l'est à n'en pas douter, néanmoins elle est aussi à l'écoute de ce qui se trame à l'extérieur du château.

Sans bien se rendre compte que la bulle dans laquelle elle vit, au service de la reine, totalement esclave de son admiration et de ses désirs contrariés, va exploser en quelques jours. Elle est dans ce grand écart permanent, cette forme de schizophrénie, qui la fait passer des couleurs, de la clarté, du luxe, de l'antichambre de la reine, à l'obscurité des couloirs, la vétusté des chambres et lieux de vie de ce petit peuple qui hante la Cour.

Au fur et à mesure que le doute puis la peur s'installe à Versailles, la mise en scène se fait de plus en plus fiévreuse, intense, vibrante, l'inquiétude, la panique gagne ceux qui constituent ce microcosme. Une magnifique séquence, dans d'étroits couloirs, éclairés à la bougie, là ou dorment les nobles et courtisans du roi, met bien tout cela en relief, l'affolement de ce petit monde à la découverte d'une liste comportant les noms des 286 têtes à couper, en tête donc le roi et la reine, et dans la suite du classement, les noms de ceux qui prennent connaissance de leur futur sort. Vertige assuré. Le film tire aussi sa force du triangle des désirs, incarné par la lectrice de la reine, la bien-aimée de cette dernière et la reine elle-même. 

Le film s'attarde donc sur ce micro-évènement qu'est la circulation des émois amoureux et charnels entre ces trois femmes. La lectrice est entièrement dévouée à la reine, l'idolâtre telle une groupie, l'idéalise, la fantasme comme une « reine-star ». Virginie Ledoyen (sublime garce) elle, interprète Gabrielle de Polignac, courtisane qui fait tourner la tête de Marie-Antoinette, jouée par Diane Kruger (qui fait preuve d'une grande intensité et densité dans son jeu), prisonnière de son amour ardent pour cette femme vénéneuse.

Un ballet des désirs s'orchestre alors, c'est Sidonie qui dévoile le corps nu et gracile de Gabrielle, c'est la reine qui observe Sidonie se déshabiller. Le film se charge d'un érotisme contrarié, c'est Sidonie qui doit ravaler ses sentiments face à cette reine à la fois douce et dure envers elle, prévenante et ingrate, confidente et distante. C'est la reine qui doit orchestrer la fuite de sa courtisane préférée.

Alors on se rend compte que sa curiosité va se laisser happer par son dévouement qui confine à l'aveuglement. La cour prend l'eau, la monarchie s'écroule, des têtes vont tomber mais Sidonie elle ne tangue pas, jusqu'au bout elle sera au service de cette rien-mère, prête à la sacrifier, à en faire un appât au service de la maitresse de ses désirs, l'intrigante Polignac. 

Même la fuite finale ou Sidonie joue le rôle de sa rivale (il faut voir Sidonie jubiler et jouant trop son rôle de noble de la cour alors que les routes sont des plus hostiles à ce monde) continue d'enfermer les corps dans un espace clos, encore plus réduit, celui d'une diligence.

Comme si rien ne pouvait les libérer de leur prison dorée, comme si leurs destins, leurs petites histoires, leurs vaines et légères préoccupations, sourdes au "vrai" monde, celui de la souffrance et la colère, ne pouvaient que les mener vers un destin incertain, funeste peut-être.

Mais alors que le corps sacrificiel de Sidonie quitte le cadre, pour la première fois, nous nous demandons si il ne s'agirait pas plutôt pour elle d'une libération, d'un possible ailleurs à même de l'affranchir et regagner son monde, loin des faux-semblant.
Auteur :Loïc Arnaud
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