15 septembre 2019
Critiques

Les Amants Passagers : Sexe, drogues et turbulences

On avait quitté Pedro Almodovar avec "La Piel que Habito", drame qui à la fois lorgnait du côté des "Yeux sans Visage "de Georges Franju et prolongeait merveilleusement les obsessions du réalisateur au sujet du désir et de l’identité.

On le retrouve moins de deux ans plus tard avec "Les Amants Passagers", pochade colorée et irrévérencieuse qui renoue avec ses premières comédies. Ça va, Pedro, pas trop douloureux, le grand écart ?

Tout du moins dans la forme. Parce que, dans le fond, on retrouve bien les thématiques chères à l’ex-enfant terrible de la Movida. Humour grinçant et dialogues crus à tendance libidineuse sont de la partie dans ce film drôle et haut en couleurs.

Bienvenue à bord du vol 2549 de la compagnie aérienne Peninsula dans "Les Amants Passagers", à destination de Mexico. Antonio Banderas et Penelope Cruz ayant préféré jouer les tourtereaux sur le tarmac (apparition-éclair des deux stars-icônes almodovariennes), un souci technique contraint les pilotes à tourner en rond au-dessus de Tolède et à envisager un atterrissage de fortune.

Nous ne saurions que trop vous recommander d’attacher vos ceintures, et ce, dans toutes les positions ! Pour vous tenir compagnie, ont été réunis un équipage très gay qui ne s’en cachera pas, bien au contraire, et qui fera tout pour rendre le vol agréable (non, ne leur demandez pas comment), un couple de jeunes mariés, une médium qui pressent qu’elle perdra sa virginité lors du vol, un acteur bourreau des cœurs ou encore un tueur à gages.

Unité de lieu dans "Les Amants Passagers" (à l’exception d’un épisode dispensable sur la terre ferme), unité de temps, rideau séparant la scène (l’espace passagers) des coulisses (le cockpit et le territoire des stewards), où il s’en passe de belles mais que le reste de l’avion est censé ignorer (les passagers de la classe éco ont d’ailleurs été endormis aux tranquillisants pour éviter la panique à bord).

Almodovar déroule son petit théâtre en plein vol et convoque Eros et Thanatos dans un délirant ballet. Rapidement, le dispositif en huis-clos produit son petit effet et les personnalités se révèlent.

Sexe, drogue, révélations croustillantes : la licence, alimentée par la peur de mourir, prend peu à peu le contrôle de l’avion, au travers de situations (l’avion se transformant en "baisodrome", la tournée générale de mescaline, pour ne citer que ces deux moments) et de dialogues de plus en plus réjouissants.

Malgré le délire qui règne dans "Les Amants Passagers", Almodovar fait aussi de cet avion qui tourne en rond une métaphore, et n’omet pas d’égratigner la société espagnole, avec en toile de fond une réflexion sur la situation économique du pays.

Il en va du patron de banque que la prison attend certainement au bout du voyage, de Norma la créatrice d’une agence d’escorts qui prétend détenir des vidéos olé olé des personnalités les plus influentes du pays et de tractations diverses et variées. Sous le vernis de l’humour, la causticité guette.

Les boudeurs trouveront cet Almodovar mineur. Pas en soi, mais comparé à la filmographie du maître espagnol. Or, la comparaison n’a pas lieu.

On pourrait même trouver cela plutôt courageux de sa part d’effectuer ce virage à 360°, alors même que, depuis plus de dix ans, il tendait vers le drame et vers une plus grande profondeur émotionnelle avec des œuvres comme "La Mauvaise Education", "Volver" ou "Étreintes Brisées".

Et si, à l’approche du 66ème Festival de Cannes, Almodovar avait décidé de faire un beau bras d’honneur à cette manifestation qui ne lui fit jamais l’honneur de récompenser son travail ?

Comme si, après les déceptions répétées, mal vécues par le réalisateur, alors même que les films précités partaient bien placés, voire favoris ("La Piel que Habito" repartit bredouille, certainement l’humiliation de trop), Almodovar avait décidé de se lâcher, puisque de toute façon ses efforts dramatiques n’étaient pas appréciés à leur juste valeur.

La chorégraphie des stewards sur fond de « I’m so excited » dans "Les Amants Passagers", destinée à divertir les passagers pendant ce qui sera peut-être leurs dernières heures, ne manque d’ailleurs pas de recevoir des critiques de la part d’un passager grognon, qui estime que leurs déhanchés sont tout à fait inappropriés en un instant aussi grave.

Le fait que ce personnage rabat-joie soit aussi chauve que Gilles Jacob relèverait-il de la pure coïncidence ? Je ne crois pas, non !

Toujours est-il que Almodovar semble s’amuser comme un petit fou avec "Les Amants Passagers" (« I’m about to loose control, and I think I like it » ?) dans cette comédie réjouissante, et que cet état d’esprit est particulièrement contagieux. Le mal de l’air, ce ne sera pas pour cette fois !

Auteure : Audrey Jeamart


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