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Les Ames Grises : Voyage au bout de la nuit

Ne serions-nous que des monstres trichant sans cesse avec l'abjecte vérité de notre humanité ?

"Les Ames Grises", ce drame mi-historique mi-policier de Yves Angelo, co-écrit avec Philippe Claudel, l'auteur de l'oeuvre dont le film est une adaptation, sonde les abîmes de l'âme, montrant l'espèce humaine dans toute sa vipérine folie, dans ce qu'elle comporte de plus infâme, de plus méprisable.

Avec horreur on y voit chacun se dédouaner comme il peut ou comme il veut de ses lâchetés, de sa conduite avilissante, de ses actes cruels et honteux. On est comme terrassé par cette noirceur viscérale qui colore tout le film et qui, comme des éclats d'obus, nous éclate en plein visage.

Car ce qui prime ce n'est ni l'intrigue policière dans "Les Ames Grises" , qui n'est qu'un prétexte jetant un trouble supplémentaire, ni la guerre dont les paysages désolés, qui sont de la même couleur morne et monotone que celle de l'âme humaine, est une projection de l'intériorité des personnages.

A ce titre, la photographie de Jérôme Alméras est tout simplement magnifique de tristesse infinie et de désolation absolue : le gris semble avoir contaminé en les rongeant petit à petit les paysages et les êtres.

Jérôme Alméras exploite le gris comme couleur de poussière qui s'amoncelle sur les choses inertes, comme couleur du stagnant où les pulsions les plus morbides peuvent croupir : le gris oblitère le socle dépressif d'une morosité profondément ancrée.

Mais, plus que la mort qui frappe à toutes les portes dans "Les Ames Grises", plus que les ignominies auxquelles s'abaissent les êtres, plus que les droits contraires à l'humanité que s'octroient certains individus sur autrui, ce sont les acteurs qui nous tétanisent d'horreur tant ils habitent leurs personnages.

On retrouve là Jacques Villeret, dans l'une de ses dernières apparitions : il campe le juge Mierck, un rôle aux antipodes des personnages à la bonhomie comique avec lesquels il a conquis le public de manière pérenne.

Incarnant le seul personnage de l'histoire auquel on ne peut trouver la moindre circonstance atténuante, Jacques Villeret semble porter un masque d'indifférence, de froideur et d'inhumanité mêlées qui le rend tout simplement monstrueux d'horreur.

Il est ce personnage ordurier et suffisant qui se repaît dans l'opulence de mets gastronomiques à une période où la disette et les privations frappent le plus grand nombre, qui fait montre d'une partialité répugnante pour satisfaire ses intérêts, qui prend plaisir à condamner des innocents et qui ne cherche même pas à « faire comme si... » pour donner au monde un visage un tant soit peu humain.

Jean-Pierre Marielle, quant à lui, incarne dans "Les Ames Grises" le procureur Destinat, personnage ambigu qui, avec son faciès éteint, sa voix d'outre-tombe, son initiative abolie et ses gestes incomplets, laissera flotter autour de lui jusqu'au bout des doutes relatifs à ses états d'âme.

Faut-il le voir comme un homme qui traîne son reste de vie comme un fardeau, comme un séducteur éternel, comme un homme souffrant de misère affective au point de sombrer dans la pédophilie ou comme un vieil homme recroquevillé sur lui-même qui attend son heure ? Le mystère demeure entier...

Petit policier de campagne, Denis Podalydès semble tenter d'apaiser les tourments de sa conscience (il n'est pas au front) en menant avec la plus grande impartialité possible (si tant est que l'impartialité fait encore partie de ce monde), avec humilité la mission qui lui incombe: trouver le meurtrier de la fillette.

Et même, l'institutrice, jouée par Marina Hands, dont le visage doux contraste avec l'inhumanité ambiante, qui au départ croyait de toutes ses forces en le pouvoir magique de la vie et de l'amour, finira par perdre ses si belles illusions, illusions qui la précipiteront dans sa destinée tragique.

Les temps morts n'en finissent pas de souligner ce spleen qui affecte de façon insidieuse ces âmes souillées et à la dérive sur le terrain de toutes les sinistroses, cette affection polymorphe (allant jusqu'au suicide et à la barbarie) qui touche toutes les personnages.

Cette plongée dans l'innommable parvient à faire oublier la mise en scène un peu trop plate dont fait preuve le réalisateur, ce même défaut qui avait déjà rendu son "Colonel Chabert" creux et vide. En la circonstance, Yves Angelo peut remercier ses acteurs qui lui sauvent la mise.

Donc, si vous voulez un aller simple pour l'enfer de l'âme humaine, avec "Les Ames Grises" vous savez ce qu'il vous reste à faire...  

Auteure :Nathalie Debavelaere
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