Critiques

Les Éternels : L’audace n’est pas toujours récompensée

Par Yaël Djender

D'intrigue décousue en longueurs affolantes, "Les Éternels" a une fâcheuse tendance à la confusion entre originalité et qualité, et cela lui porte préjudice. Nul marketing ne saurait dès lors pallier à l'impuissance d'un blockbuster qui, pourtant, avait tout pour réussir... 

Adapter un comics aussi oublié du grand public qu'hissé au rang d'objet cultissime par une horde de fans endurcis n'était pas une mince affaire. Une œuvre de Jack Kirby, ce n'est jamais rien après tout ! Marvel l'avait bien saisi. Ainsi, introduire au monde des êtres aussi grandioses que "Les Éternels" relevait davantage du conflit ouvert contre la routine que d'une vulgaire promenade de santé. Il fallait bien que le studio fasse comprendre à son auditoire qu'il s'était armé pour la guerre.

Chloé Zhao ("Nomadland") derrière la caméra, Ramin Djawadi ("Game of Thrones", "Iron Man") à la baguette, et des stars en veux-tu en voilà à l'affiche devaient être tout l'argumentaire nécessaire pour convaincre le public que le projet n'était pas pris à la légère par ses instigateurs. Sauf que l’esbroufe ne prend pas et que l'interrogation supplante rapidement l'excitation : pourquoi ? Comment ? Dans quel intérêt ? Et pour quelle(s) suite(s) ? Sont autant de questions qui trottent dans la tête d'un spectateur trahi, une fois que l'écran se fait noir et qu'il revient au réel. 

Trahi d'abord par une promotion de haute volée (emmenée par des trailers sublimes et un réel pouvoir de conviction employé par le casting, ce qui est un peu le sens de leur travail) pour mettre dans la tête de chacun qu'il s'apprêtait à assister à l'avènement du meilleur film du MCU. Trahi ensuite par sa doublement oscarisée réalisatrice. Cette dernière ne pouvait pas échouer en si bonne route. Pourtant, elle dévie légèrement de sa trajectoire dorée avec ce long-métrage. Pas de doute qu'elle retombera vite sur ses pattes. Cependant, les retours risquent d'être durs à digérer. Trahi enfin et surtout par un studio qui a su le régaler année après année, film après film. Toutefois, ce studio voit aujourd'hui la qualité s'effriter au profit d'une quantité massive et (souvent) superflue de contenus. 


Une intrigue non-linéaire à valeur d’imbroglio

Marvel la glorieuse mord la poussière et en souffre, mais en sortira-t-elle renforcée ? C'est toute l'énigme que pose "Les Éternels" qui sinon sympathique, est tout au plus moyen. S'il a l'honorable tempérament de sortir des sentiers battus, il n'en est pas moins une déception un peu amère. Le long-métrage de Chloé Zhao pèche en premier lieu par une intrigue trop approximative pour être réellement appréciable. Le défaut n'est pourtant (et étrangement) que partiel : les idées sont là, mais leur agencement est tellement contre-intuitif qu'il en devient difficile de véritablement s'intéresser au fond.

Illustration, s'il en fallait une, de ce paradoxe scénaristique, l'usage de grands moments et de grand lieux de l'histoire mondiale (Babylone, Hiroshima, ndlr), aléatoire et finalement trop peu explicatif, eut
été bien plus pertinent s’il avait servi d’introduction au long-métrage, comme pour forger la mythologie de ces héros multimillénaires à la force de leurs exploits…

Ce constat ne venant jamais sans son corollaire, il permet de mettre en exergue le second défaut majeur du projet : son invraisemblable longueur. Là où quatre heures étaient amplement nécessaires pour mener à bien des entreprises telles que le phénomène "Zack Snyder’s Justice League", les 2h40 que durent ces nouvelles péripéties super-héroïques apparaissent bien trop vastes pour ce qu’elles ont à raconter. Le manque de rythme se fait cruellement ressentir. Le déroulement des événements en prend un coup. En effet, il ne devient que pleinement satisfaisant aux abords du dernier acte. Il est donc impératif que la course à la longueur qui s’empare d’Hollywood depuis maintenant une petite décennie cesse. Et qu’elle cesse vite. Le taux croissant de sommeil dans les salles obscures en dépend !


Des qualités intrinsèques qui ne demandent qu’à être développées

Le plus rageant à l’issue des "Éternels" est que le film est extrêmement loin d’être un navet. Il regorge de beautés en tous genres. Toutefois, trop éphémères ou trop secondaires pour porter le fardeau de son regrettable manque d’organisation. La première d’entre-elles est, bien entendu, visuelle : la « patte Zhao », magnifique ! Elle transpire dans chaque plan qui prend vie sous les yeux ébahis du cinéphile. Elle marque indéniablement des points en faveur d’un retour aux tournages en extérieurs. De plus, on y trouve une véritable envie de casser les codes de l’univers de Kevin Feige. Voilà qui ne peut qu’être mis sur un piédestal tant les dernières productions de la maison-mère semblaient désormais formalisées. "Shang-Chi" fut la première pichenette, mais de ce point de vue « Les Éternels » est certainement le tant attendu coup de pied dans la fourmilière esthétique de la Maison des Idées.

La gestion des personnages, bien qu’inégale, fait aussi figure de point fort au tableau des caractéristiques du film. Chaque membre de l’équipe a son moment de gloire, et chacun bénéficie d’un traitement adapté. Attention toutefois à la froideur des rapports interpersonnels, qui donnent à ces héros l’allure sensiblement incohérente d’une bande de solitaires. Le talent individuel des acteurs n’est pas à remettre en cause (quoique la prestation d’Angelina Jolie en Thena puisse ponctuellement laisser à désirer), mais leur alchimie peut très utilement l’être. Mais où est donc passé l’héritage de la cohésion « je t’aime, moi non plus » de nos Avengers favoris ? Est-elle partie à la corbeille avec la mort de Tony Stark et la retraite de Steve Rogers ? C’est en tout cas ce qu’il semble falloir comprendre du long-métrage…

"Les Éternels" n’est donc ni le film voulu, ni le film nécessaire. Loin de rivaliser avec ce qu’a pu proposer son studio par le passé, il reste une prise de risque intéressante qui témoigne du désir de renouveau amorcé par Marvel avec sa quatrième phase. Étant au point de départ d’un cycle inédit, il est aisé de concevoir que le projet soit casse-gueule et qu’il donne cette douloureuse impression de mal-achevé. Il ne doit pas pour autant esquiver les critiques, et doit au contraire permettre au studio d’avancer sur de nouvelles bases. Les initiatives cinématographiques sont, en somme, une bonne chose sur le fond ; mais beaucoup moins qualitatives sur la forme. Ne reste qu’à espérer que la leçon sera retenue.

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