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Les Femmes… ou les enfants d’abord… : Scènes de la vie familiale.

Lorsque dans la séquence finale Tom (Sergi Lopez) est accosté par un pilier de bar éméché (le réalisateur Manuel Poirier) qui l'interroge sur l'amour, les sentiments et le sexe, les deux tombent d'accord sur un «on se débrouille» qui peut être entendu comme la conclusion d'un film qui, deux heures durant, aura ausculté avec altruisme et bienveillance le quotidien de personnages ordinaires. Mais revenons au début...

Tom donc est plutôt bien marié, père de trois enfants alertes mais, comme la plupart des quadras de sexe masculin, aimerait retrouver «l'envie d'avoir envie» comme le chante Johnny Halliday. En voiture, ou à la terrasse des cafés, son regard s'arrête sur les jolies femmes sans qu'il sache vraiment si ce penchant doit se transformer en désir ou en rester là. Car Tom s'abîme doucement dans une existence monotone balisée par les rites familiaux (anniversaires, fête d'école) et les codes sociaux (apéritifs chez les voisins, soirées arrosées). Une douce somnolence qui anesthésie la petite bourgeoisie provinciale (ici la Bretagne) où seuls les petits drames (une femme quittant son mari), accidents et autres frayeurs (un enfant perdu retrouvé dans sa chambre) de la vie conjugale et familiale donnent du relief au quotidien.

Mais au moment où Tom semble prêt à franchir le pas de l'aventure adultérine, le réel se rappelle à son bon souvenir sous la forme d'une ex disparue depuis huit ans qui lui révèle l'existence d'une fille, fruit de ses amours passées. Avec cet enfant supplémentaire sur les bras, Tom n'a désormais plus le choix du titre. Ce sera donc les enfants d'abord puisque, pour venir en aide à son ancienne maîtresse au chômage privée de la garde de sa fille, il accueille chez lui cette dernière (ce qui nous vaudra, lors de la visite d'inspection de l'assistante sociale, une séquence très drôle où celle-ci passe en revue la maison et tombe sur des gravures illustrant le Kâma Sûtra).

Le couple se retrouve avec une tripotée d'enfants, d'âge et de lits différents, dont la fougue et la spontanéité font souffler sur le foyer un vent de fraîcheur régénérant. Même si parfois, la nuit venue, reviennent les doutes et les interrogations en écoutant un vieux tube d'Otis Reding. Car Tom a beau être un type généreux, de ceux avec qui on aurait envie de boire un verre, il n'en est pas moins déboussolé, parfois perdu, par ses obligations paternelles. Un personnage attachant campé avec finesse par un Sergi Lopez dont les compositions confirment l'excellence de son jeu et la pertinence de ses choix.

Dans cette chronique de la France d'aujourd'hui, où la toile de fond frôle parfois l'étude sociologique, Manuel Poirier filme avec finesse et humanité les us et coutumes de quelques familles éclatées, morcelées et recomposées dont les comportements seraient le miroir de nos vies sans relief. Car si le spectateur est en terra cognita (l'un des reproches que l'on pourrait adresser à ce film consensuel), Manuel Poirier garde heureusement le cap d'une justesse de ton et d'un souci du détail qui lui évite de déraper vers la caricature. Un cinéma de proximité, fraternel et humaniste, dont la philosophie pragmatique semble toute entière contenue dans ces petits arrangements avec la vie. 
Auteur :Patrick Beaumont
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