17 septembre 2021
Critiques

Les Huit Salopards : Frustrant mais jubilatoire

Ce n'est un secret pour personne : Quentin Tarantino a toujours fait ce qu'il voulait, non seulement vis-à-vis du système dans lequel il évolue (rappelons que le bonhomme bénéficie d'une liberté créative totale sous l'égide des pourtant redoutés frères Weinstein depuis maintenant 20 ans), mais également face aux attentes qu'il s'amuse à soulever chez les spectateurs. Et tel encore le cas avec "Les Huit Salopards".

Et ce au sein même de ses films : quand le public et la critique espèrent un deuxième "Pulp Fiction" après le carton de sa Palme d'or, il répond avec "Jacky Brown", polar laid-back et mélancolique dans lequel l'ironie tarantinienne se met en mode mineur.

Après le carnage homérique et la déferlante iconique de "Kill Bill vol. 1", il restitue ses mythes au réel et résout les enjeux contenus dans son titre par une discussion de couple de près de 40 minutes avec le volume 2. Et quand le monde entier anticipe un film d'exploitation furieux avec "Boulevard de la mort", il déboule avec des bavardages de chicks vénères et prend deux heures pour faire monter la sauce.

On le voit, la carrière de Tarantino est finalement une succession de résolutions qui déçoivent les anticipations d'un public qui n'aime rien tant (surtout aujourd'hui) que de s'arroger le droit de décider pour les créateurs de ce à quoi devrait ressembler  leurs carrières.

Or, personne ne dit à Quentin Tarantino comment faire un film de Tarantino sinon Quentin Tarantino lui-même, la nostalgie référentielle n'étant finalement que le plus petit dénominateur commun d'un cinéma qui avance avant tout au gré d'une singularité artistique qui lui est propre.

Une démarche qui aurait signé le glas, ou à défaut mis un sérieux coup d'arrêt à la carrière d'autres cinéastes,  mais qui a consolidé l'assise incomparable dont jouit l'univers de QT dans l'inconscient populaire de son époque. En d'autres termes, Tarantino fait ce qu'il veut, et il est adulé pour ça. Quentin Tarantino est un génie, il l'a dit, on le sait. Merci pour lui, merci pour nous.

De fait, il est évident que c'est cette position unique dont il jouit à Hollywood et qui a conditionné l'évolution d'un cinéma qui a développé son identité artistique sur le dos des attentes que les genres investis et les moyens convoqués pouvaient susciter chez un public complice (un film de commando bad ass durant la Seconde Guerre mondiale par Quentin Tarantino ? Cool, mais "Inglourious Basterds" ne remplit pas ce contrat-là).

Cette volonté de ne pas devenir une marque de fabrique dépossédée de sa liberté de création infuse plus que jamais "Les Huit salopards", son huitième (forcément) film, qui radicalise le virage pris par son cinéma depuis "Kill Bill". Ici, le réalisateur renoue avec la forme du huis-clos de "Reservoir Dogs" pour confiner huit personnages, dont un chasseur de primes réputé accompagné de sa prisonnière, dans une auberge au fin fond du Wyoming.

Nos trognes hautes en couleurs se voient donc obligées de se supporter dans cet endroit perdu du monde, le temps de laisser la tempête de neige se calmer, alors qu'une méfiance mutuelle commence dangereusement à empoisonner une atmosphère déjà chargée...

Disons le tout net : ceux qui assimilaient le 70 mm et l'utilisation d'un entracte aux grands spectacles épiques d'antan risquent de tomber de haut s'ils espéraient voir Tarantino s'aventurer sur le terrain de William Wyler et David Lean.

Le cinéaste se fend bien de quelques plans qui flattent la rétine comme il faut, notamment ce générique d'ouverture avec cette croix perdue au milieu d'un nul part enneigé, comme si elle délimitait l'entrée dans un territoire déserté par la loi et la morale.

Mais très vite, Tarantino revient à ce qu'il aime : faire parler ses personnages dans un espace scénique clairement défini. Si "Django Unchained" était parvenu à fédérer tout le monde en incarnant ce que le cinéaste pouvait produire de plus traditionnel, comme si la boussole du genre fondateur, le western, l'avait aiguillé vers des formes narratives plus « classiques », alors "Les Huit Salopards" sonne à l'inverse comme une volonté de pousser les curseurs tarantiniens à  1000.

Ainsi, toute la (longue) première partie du film affirme la volonté de l'auteur démiurge de s'affranchir de toutes conventions pour élaborer son propre espace de récit. Le film exacerbe tout ce que son style pouvait avoir de théâtral entre dialogues tirant à la ligne, espace scénique ostentatoire, déplacements dans le cadre extrêmement maniérés, etc.

Comme on est chez Tarantino, les fulgurances sont là, les protagonistes immédiatement iconisés et le verbe de haute volée, mais on retrouve le sentiment de frustration fictionnelle qui s'emparait de "Boulevard de la mort" et "Inglourious Basterds".

Cette sensation de littéralement voir Tarantino en train de construire son dispositif, de percevoir les ficelles qui sous-tendent son écriture. A cet instant, on se dit même qu'il n'y a jamais eu autant de décalage entre les moyens convoqués (le 70 mm, l'entracte), et ce qu'il voulait raconter et la manière dont il s'y employait (8 personnages qui jouent au plus malin dans une pièce).

Mais alors qu'on est alors pas loin d'assimiler le film à un caprice de maître trop sur de lui, l'entracte pointe le bout de son nez. C'est alors que quelque chose s'enclenche.

On le sait, le cinéma de Tarantino tire sa richesse de sa capacité à fluidifier les transitions entre apartés « off » et mythographie décomplexée, ses films retissant le lien qu'entretient le cinéma avec ses images d'Epinal après les avoir copieusement détournées.

A l'instar de "Kill Bill vol. 1 et 2", qui divisait la trajectoire vengeresse de la Mariée en deux étapes distinctes, la légende se retirant pour faire place à l'humain d'un épisode à l'autre. L'entracte des "Huit Salopards" procède d'une volonté similaire, si ce n'est qu'il inverse la problématique, dans la mesure où il délimite le moment ou les personnages commencent à se reconstruire en tant qu'icône dans la tournure que prend le récit à cet instant.

Et qui d'autres que l'immense Samuel L. Jackson pour opérer ce basculement qui se faisait attendre dans un monologue qui s'impose en véritable parangon de contre-culture hardcore, consacrant à coup de superlatifs débridés tout les marqueurs tarantiniens convoqués (Samuel L. Jackson donc, l'art de la tirade teigneuse, et racisme titillé dans la zone érogène de la masculinité incertaine de l'homme blanc face à celle de son homologue noir).

De la mise en place au moment fatidique ou les masques commencent à tomber, les certitudes que nous avions commencées à nourrir envers les personnages et le récit se font alors balayer à mesure que le tout bascule dans une autre dimension.

Les parti-pris du film acquièrent alors une évidence qui leur faisait jusque là défaut, notamment la communion du procédé ultra cinématographique du 70 mm avec la théâtralité du dispositif élaboré, nourrissant un espace scénique d'un genre nouveau, aux carrefours des formes et des pratiques.

Une idée déclinée dans les moindres détails d'une mise en scène volontairement ostentatoire, telle cette mise au point aux allures de regard caméra, qui malmène le quatrième mur pour matérialiser la connivence de fait  entre le public et un des personnages, qui connaît une information cruciale faisant défaut à sa cible.

Comme l'a dit le réalisateur lui-même en conférence de presse, tous les personnages sont en représentation et se produisent en performance pour duper l'autre. On comprend dès lors pourquoi les ficelles du dispositif se révélaient aussi voyantes, Tarantino articulant toute sa scénographie autour de cette idée faussement paradoxale de faux-semblants visibles, mettant en germes des rapports de force appelés à prendre forme par la suite.

C'est fort de cette fluidité acquise dans la concordance de ses partis-pris que le film dévoile alors les singularités de sa narration, notamment un basculement dans le cinéma d'horreur sommes toutes logique si l'on considère que les références les plus évidentes des "Huit Salopards" à cet égard ("Evil Dead" de Sam Raimi et "The Thing" de John Carpenter) sont également des grands films d'intérieurs.

La référence contextuelle du film (le western) inscrivant davantage sa mythologie dans l'extérieur, on ne peut que saluer la cohérence du choix, d'autant qu'elle permet à certains personnages (on pense notamment à celui de l'extraordinaire Jennifer Jason Leigh) de révéler leur facette iconique jusque là en sommeil.

"Les Huit Salopards" dérive alors vers un jeu de massacre d'autant plus jubilatoire que le changement de tonalité permet au film de mettre en mouvement les enjeux politiques oralisés dans la première partie, inscrivant dans le droit sillage de "Django Unchained".

C'est sans doute son aspect le plus remarquable : à l'instar de "Mad Max : Fury Road", qui transposait une intrigue de péplum dans l'espace scénique d'une course-poursuite ininterrompue, "Les 8 salopards" inscrit sa densité narrative au sein même d'une aire de jeu théâtrale qu'il ne fige jamais dans la neutralité.

A l'image de son précédent film, Tarantino grave son point de vue sur la problématique raciale au sein même des forces esthétiques et narratives du cinéma. Si ce n'est que là ou il renouvelait son imagerie au sein de formes préexistantes, il vient cette fois d'inventer un espace de cinéma qui n'appartient qu'à lui.

Ainsi, parce qu'il est le plus tarantinesque de tous les films de Tarantino, "Les Huit Salopards" a du mal à imposer son immédiateté, et se révèle peut-être le film le plus difficilement accessible de son auteur, donc le plus potentiellement clivant.

Ses détracteurs lui ont souvent reproché de copier sans inventer, et nul doute qu'avec ce film Tarantino se prémunit contre ce genre de critiques, tant il pousse les balises de reconnaissance de son univers à leur paroxysme.

Pour un résultat bicéphale, la première partie frôlant l'auto-parodie quand la seconde donne le sentiment que ses précédents films n'existaient que pour préparer l'avènement d'un style qui n'aura jamais autant consacré sa singularité.

Pour cela, "Les Huit salopards" peut-être perçu comme un film frustrant, c'est vrai. Mais une frustration qui donne l'envie de retourner immédiatement en salles pour être assouvie.

Auteur :Guillaume Meral

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