Critiques

Les Invisibles : De l’ombre à la lumière

Critique du film "Les Invisibles"

par Guillaume Meral


Décidément, Louis-Julien Petit est un réalisateur qui se pose les bonnes questions. Le constat s’impose de lui-même au bout de trois films (made in Hauts de France svp, tous les chemins ne passent pas par Paris) qui ont chacun résolu une équation souvent insoluble dans nos contrées (et ailleurs).

Soit concilier l’engagement politique de son auteur et l’exigence populaire inhérente à son médium, sans se servir du premier comme excuse à l’absence du second. Bien conscient que le message ne saurait être la transcription littérale de l’humanisme de son émetteur, Petit a choisi de plaider ses causes en faisant des films généreux. Ou, pour le dire autrement, inclusifs.

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Corinne Masiero


C’est particulièrement évident avec "Les Invisibles" qui raconte l’histoire d’un groupe de travailleuses sociales confrontées à la fermeture imminente du centre de femmes SDF dont elles ont la charge. Dans le dos de leur hiérarchie, elles vont faire des pieds et des mains pour accélérer leurs réinsertions professionnelles…

De par son dispositif, le film joue très fort la carte de l’immersion. Le film mélange en effet actrices confirmées (Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvosky) avec des non-professionnelles, pour la plupart sans-abri dans la vie qui tiennent leur propre rôle à l’écran.

Très vite, il devient évident que l’histoire racontée par le film est également celle du tournage, tant les ateliers à l’écran font écho avec ceux qui ont été conçu en amont des prises de vues pour aider chaque comédienne à s’approprier son personnage. Notamment dans ce superbe moment en apesanteur où chacune regarde son reflet défiler sur un écran de projection, comme si elles prenaient conscience de leurs capacités à se réapproprier leurs images.

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Noémie Lvovsky


Or, c’est là que réside toute la singularité d’un film qui refuse de tendre vers une énième expérience de cinéma-vérité qui ferait de ses actrices des intervenantes et retiendrait leurs témoignages plutôt que leurs prestations. Au contraire "Les Invisibles" voit dans la fiction l’horizon salvateur permettant de mettre tout le monde au même niveau.

Les actrices entre-elles d’une part, toutes au diapason l’une de l’autre sans qu’une quelconque hiérarchie se fasse ressentir. Mais aussi le spectateur, immédiatement partie prenante du projet via cette hilarante séquence où l’impayable Adolpha Van Meerhaegen (qui joue son propre rôle donc) raconte le meurtre de son mari au fil de ses entretiens d’embauche.

Bien évidemment, tout cela passe par les efforts d’une mise en scène sophistiquée qui coordonne tous les acteurs du dispositif au même processus de reconstruction. Reconstruction de ses actrices néophytes dans et en dehors de l’écran, mais aussi des personnages « classiques ».

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Audrey Lamy


En particulier l’héroïne admirablement campée par Audrey Lamy, jusqu’au boutiste emportée par sa vocation qui confirme après Carole-Mathieu l’inclinaison du réalisateur pour les figures de femmes-martyr. Personnage soulagée de sa condition dans une issue lumineuse, digne des grandes comédies romantiques que le film cite abondamment. De quoi faire écho à cette belle conviction du rôle que le cinéma (donc le film) a un rôle à jouer, même modeste dans la problématique.

S’ajoute ainsi la dernière pierre de l’édifice : la capacité du cinéaste à réconcilier les affects populaires avec l’univers dépeint pour inclure le spectateur dans les enjeux à l’œuvre. Penser le cinéma comme un projet collectif, dans tous les sens du terme : c’est peut-être là que réside la générosité du cinéma de Louis-Julien Petit.

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