Critiques

Les Leçons Persanes : La langue de la survie

Par Sylvain Jaufry

"Les Leçons Persanes", ce film de Vadim Perelman aura été présenté en avant-première lors de la Berlinale 2020. Il traite de la Shoah sous un autre angle et de façon originale. Bien qu’étant de facture très classique, son scénario inventif rend ce film intéressant. Il se démarque assez bien des autres films qui évoquent ce sujet.

L'intrigue du film a lieu essentiellement dans un camp de concentration. Un endroit synonyme de déshumanisation ou les atrocités morbides sont prédominantes. Un plan nous montrant le fronton qui est une porte d'entrée pour un enfer qui a été maintes fois décrit. "Les Leçons Persanes" ne choisit pas de montrer exclusivement toutes ces violences abjectes. Ce n'est pas son véritable but. Cependant, nous y voyons les travaux pénibles et l'usure liée aux mauvais traitements. L'ambiance est ainsi glaçante. La violence est physique avant tout. Mais elle est aussi présente dans les propos. La haine de l'autre est très palpable et ce qui laisse entrevoir un manque flagrant d'humanité et d'empathie.

Un bien curieux duo

Le scénario se concentre sur le capitaine Koch. Ce dernier qui souhaite apprendre le persan. Nahuel Perez Biscayart interprète un juif (Reza Joon) qui se déclare persan. En fait, il finit par enseigner une langue qu’il ne connaît pas. Ce personnage est à la fois victime et témoin de la barbarie. L'invention de cette langue fictive lui permet de survivre, mais aussi de se moquer de ses bourreaux. Tel un savoureux pied-de-nez à toutes ces déshumanisations permanentes. Reza Joon conçoit cette langue à l'aide des noms de familles des victimes. Sûrement un moyen pour les humaniser. Sans doute une forme de vengeance également.

Le scénario a ainsi le mérite d'être original. Bien sûr, le suspens réside dans la découverte ou non de cette supercherie astucieuse. Le récit offre peu de rebondissements et de conflits entre ces deux personnages. Mais il est pourtant prenant et efficace, malgré son côté insolite et peu crédible. Ce mensonge assumé cache une envie d'avenir et d'espoir. Le personnage s'accroche à ce sentiment malgré ce qu'il subit. Néanmoins, il agit en souvenir de ces victimes, de façon à ce qu’elles ne soient pas oubliées. Son initiative se transforme donc en action altruiste et humaine.

Un film original, mais classique dans sa construction

Le grand attrait des "Leçons Persanes" réside dans l’originalité de son scenario. Il propose une approche inédite de cette période tragique. Le pseudo-apprentissage du farsi est la clef de voute de ce film. La présence de ce langage totalement inventé fait tout le pouvoir de ce long-métrage. On rentre aisément dans ce récit très singulier.

Pourtant, on pouvait attendre plus de ce film. La promesse d’une confrontation épique entre les deux personnages n'est pas forcément très bien tenue. Il y a peu de conflits entre eux somme toute. Voilà qui est bien dommage. Cette opposition laisse un gout amer. Il manque un petit quelque chose pour qu’elle produise un résultat suffisamment intense. L'œuvre est construite de manière trop classique. Elle débouche sur une narration linéaire et un rythme parfois bancal. Il n’y a pas la puissance émotionnelle qui accompagne souvent les films traitant de la Shoah.

La mise en scène des "Leçons Persanes" est appliquée, surement académique. La photographie est belle, certes, avec une dominante grisâtre qui convient bien à ce camp lugubre. L'interprétation des acteurs est convaincante. Le scenario fait bien ressortir la relation dominant/dominé. Lars Eidinger réussit à saisir tout le caractère de son personnage surtout l’absence d’empathie. Nahuel Perez Biscayart livre une copie propre. A l'évidence, nous nous attachons complètement au sort de son personnage.

Témoigner de la Shoah

Il faut s’attarder enfin sur l’aspect symbolique de ce film. C'est effectivement une vision singulière de la Shoah. On peut même dire qu’il s’agit d’un hommage aux victimes, d’une façon de leur rendre leur honneur et leur dignité. On est face à une œuvre qui incite au devoir de mémoire. Tel est bien l’objectif des "Leçons Persanes". C'est un témoignage poignant, qui relate une sombre passé. Le scenario reproduit même le fonctionnement de ce camp de l’enfer. Le tout collant très probablement à la réalité historique. Difficile de ne pas rester indiffèrent à ce type d’histoire. Pour conclure, "Les Leçons Persanes" est un solide film, imparfait certes, mais sans nul doute nécessaire.


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