5 décembre 2021
Critiques

Les Magnétiques : La fête est finie, place à la nostalgie

Par Alexa Bouhelier Ruelle


C’est indéniable : un vent de fraîcheur incarné par une jeunesse éclectique souffle sur le cinéma français. Le meilleur exemple de ce renouveau est sans aucun doute "Les Magnétiques" de Vincent Maël Cardona. Un film punk français mêlant l’élection de Mitterrand avec le rock, la new wave et les radios pirates. Présenté à La Quinzaine des Réalisateurs à Cannes cette année, le film est reparti avec le prix SACD et la sympathie des festivaliers. Vous êtes prévenu(e)s !

Pour son premier film, Vincent Maël Cardona livre une œuvre particulièrement réussie avec "Les Magnétiques". Tant sur le plan de l’écriture que de la technique. En l’espace d’une petite heure et demie, les joies et les peines, les initiations et les adieux défilent sous les yeux du spectateur. On retiendra surtout à quel point "Les Magnétiques" fait appel aux sens, particulièrement l’ouïe et la vue.

Dans une scène assez impressionnante, Philippe, alors en studio radiophonique en Allemagne, va jouer avec les sons en direct afin de déclarer sa flamme pour Marianne en espérant qu’elle l’écoute à cet instant. Les micros se balancent au-dessus d’une enceinte en émettant un son particulier. Quelques extraits de chansons sont assemblés. La magie opère. Dans un genre dominé depuis des années par le cinéma anglo-saxon, l’existence même de ce film relève du petit miracle !

Écrit par un collectif de six scénaristes, "Les Magnétiques" se revendique de cette génération née dans les années 1980 et dont l’approche sur la décennie relève principalement du souvenir fantasmé. Un fantasme assumé qui apporte à l’histoire une saveur particulière, quasi hors-du-temps, malgré son appartenance très marquée à cette période historique. Une force qui permet au film de puiser dans l’explosion artistique incarnée par cette vague punk. Voilà qui insuffle une énergie libératrice dans cet amour impossible sur fond de Joy Division.

Un amour impossible

En effet, au cœur de "Les Magnétiques", il y un trio amoureux que Vincent Maël Cardona utilise évidemment comme créateur de conflits mais qui, de manière habile, permet de caractériser les différents mouvements politiques et musicaux de l’époque. En entremêlant un propos sur la ruralité, la masculinité et la famille, le film semble plus actuel que jamais dans sa peinture d’une époque de basculement total. Pour incarner cette lourde tâche, trois acteurs et actrices en devenir : Thimotée Robart, Marie Colomb et Joseph Olivennes.

Le réalisateur oppose les deux frères, comme les héros d’une tragédie grecque. Jérôme incarne la jeunesse de mai 68. Il idolâtre Mitterrand, qui vient tout juste d’être élu. Philippe, lui, incarne le monde d’après. Un monde qui va tout balayer pour se reconstruire ailleurs. Pris dans les remous d’un triangle amoureux, les deux frères se cherchent, leurs repères sont soudain brouillés.

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Marie Colomb et Thimotée Robart - Copyright Paname Distribution

L’apprentissage dans "Les Magnétiques" n’est pas tant politique. Les grands rites initiatiques universels comme le service militaire sont surtout des moments où l’on n’apprend pas grand-chose. Notre protagoniste, Philippe, est un nerd taiseux, timide. Il n’a rien à faire avec les autres mâles alpha. Toutefois, ce garçon qui ne rentre pas dans les codes à un talent unique et un chemin différent. C'est ce dernier que le cinéaste dépeint avec nuances et finesse.

L’accomplissement personnel dans "Les Magnétiques" finit peu à peu par passer au second plan. Aussi, le sujet du film, jusqu’ici suggéré, prend de plus en plus de place. C’est l’histoire de Philippe, un garçon qui s’exprime mieux avec les sons et musiques d’une radio pirate qu’avec ses mots à lui. Mais c’est aussi, et surtout, la peinture d’un lieu abandonné, un trou où les petits matins sont tristes. Grandir dans des territoires oubliés est un thème important et même assez en vogue dans la littérature française actuelle, comme dans le récent Goncourt de Nicolas Mathieu, ‘Leurs enfants après eux’. Car, si l’on s’émancipe par un talent, on s’émancipe aussi en fuyant, en partant ailleurs et loin. On visait l’espace dans le court métrage de Cardona, "Coucou-les-nuages". On vise presque aussi loin dans "Les Magnétiques" lorsque le héros passe d’un patelin figé au Berlin rêvé des années 80.

La première chose qui frappe dans "Les Magnétiques", c’est la maîtrise totale de la technique, dans tous les domaines. Tout d’abord, le son. Ce son qui enveloppe et transporte immédiatement dans le tourbillon des années 80. Loin des clichés des tubes de discothèque, le film s’imprègne de la musique indépendante et des radios rocks de la fin des années 70. Chaque scène témoigne de cette passion. Tel un hommage aux groupes qui ont libéré toute une génération et crié sa colère. Cette énergie bien particulière donne vie à l’univers de Vincent Maël Cardona. Le film entier est rythmé comme le morceau d’un groupe punk endiablé.

"Les Magnétiques" est un joli coup de cœur ! Il prouve à nouveau à quel point le cinéma français est bel et bien dynamique. Conte contemporain d’une époque pas si révolue, le film aborde avec brio la prise de parole et on espère que le message résonnera sur les ondes chez les plus jeunes d’entre nous pour en inspirer d’autres après lui. Le réalisateur propose le cinéma et la musique comme un moyen d’appartenir au monde. Un moyen de se reconnaître, de se comprendre, aussi. Un hommage vibrant aux groupes des années 80, et à cet espace étrange entre le monde qui s’en va et celui qui vient. Magnétique, c’est le mot, tant on en redemande volontiers. Pour un premier long-métrage, c’est tout simplement du génie !

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