20 novembre 2019
Critiques En Une

Les Misérables : De haute volée

La critique du film Les Misérables

Par Estelle Aubin


Un drone vole dans les airs, slalome entre les barres d’immeuble, puis prend encore un peu de hauteur. L’engin surplombe la cité de Montfermeil, dans le 93. Images percutantes. Les bâtiments avilis se transforment en briques Lego. Voilà un autre monde, un monde à part, large et cloisonné. Voilà "Les Misérables", prix du Jury à Cannes et premier long-métrage de Ladj Ly. Il y filme sa banlieue, celle qu’il n’a jamais quittée. Il a grandi là et, depuis gamin, il en a fait le terrain de jeu pour sa caméra. Il réalise aujourd’hui un film qui prend aux tripes, saisit et poursuit, longuement. Suffisamment ?


Énergie contagieuse

"Les Misérables" s’ouvre sur la victoire de la France à la Coupe du monde de football. Le pays est sur son petit nuage tricolore. Il vibre à l’unisson. France black blanc beur, évidemment. Le lendemain, changement d’ambiance, on retrouve les trois policiers de la brigade anti-criminalité de Montfermeil. Une cité où les jeunes, par un beau jour d’été, s’ennuient, jouent un peu, rigolent, profitent comme ils peuvent, vivent sans trop espérer. Et volent un lionceau. La caméra nous embarque avec ces trois flics, dans leur voiture et leurs tensions. Parmi eux, il y a un petit nouveau, un bleu, Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg. Il arrive sans l’expérience d’un bacqueux, encore un peu idéaliste, mais il comprendra vite l’animosité qui plane entre chaque communauté. Le territoire vit sur des brindilles inflammables.

Survient bientôt la bavure policière, filmée par le drone. L’intrigue bascule alors, les corps suent encore un peu plus, chacun cherche à sauver sa peau. "Les Misérables" se fait thriller social. Puis fable sociale. C’est la bavure de trop. Le quartier s’embrase. La violence devient leur moyen d’expression. Et la logique d’escalade s’enclenche. Ladj Ly le regrette. Derniers mots projetés à l’écran, ceux de Victor Hugo, « il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs ». Baissons les armes. La vindicte est politique. Et le film, lui, frontal. La caméra est surtout en mouvement, brusque, frénétique, au cœur de l’action. On prend la violence en pleine figure. Mais, par (heureux) moments, elle ralentit. Elle s’élève et filme ces grands ensembles de haut. Comme un autre point de vue, plus aérien, sur cette banlieue.

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Terriblement humain

Ladj Ly filme Montfermeil dans son ensemble. Des escaliers tagués aux toits, en passant par les chambres, parkings et terrains de foot. Il nous montre des enfants en pleine bataille d’eau, des ados indociles, un maire qui se prend pour le king des lieux, une mère battante, les frères musulmans dans leur kebab, et les fameux policiers. Les misérables, ce sont eux. Autant les banlieusards que les policiers. « Le seul ennemi qu’ils ont en commun, c’est la misère », lâche le réalisateur à Cannes. Bien sûr, il y a parfois la sensation que ces mondes sont irréconciliables. Rapport de force inéluctable ? Chaque clan prêche pour sa paroisse, mais essaie, tant bien que mal, de garder le calme. C’est le tour de force de Ladj Ly. Montrer que la cohésion de la cité se fait surtout dans le compromis. Et il ne condamne pas ses personnages, il les comprend. Tous ont leurs raisons, sinon leur morale. Tous souffrent de cette même pauvreté. Les esprits manquent de perspective, se recroquevillent, ils ne rêvent guère. Les hommes de la BAC ne sont ni des fachos ni des anges gardiens. Ils se raidissent en public et pleurent dans la cuisine de maman une fois le soir venu. Les jeunes de la cité, eux, tentent la révolte, comme un dernier sursaut. Terriblement humain. Victor Hugo aurait apprécié.

Bourré de sensations, de dilemmes moraux, anxiogène à souhait, "Les Misérables" bouscule. On ressent, on bouge, on s’indigne, on baisse les yeux, on les relève, on espère encore. L’énergie guette le désespoir, et c’est tant mieux. Le final est réussi. Depuis notre moelleux siège rouge, le film nous traverse de long en large. Palpable. Et si nécessaire. Drone ou pas, qu’importe, la prise de hauteur est assurée.

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