Critiques

Les Passagers de la Nuit : Fragments nostalgiques

Par Marine Fersing


Souvent, je repense à ces moments qu’on a passés ensemble. C’est comme des cadeaux”. Cette phrase prononcée par le personnage de Talulah (Noée Abita) résume parfaitement ce qu’offre Mikhaël Hers aux spectateurs du film "Les Passagers de la Nuit". Sa nouvelle réalisation brille de délicatesse et de nostalgie.

Foule en délire, klaxons de voiture, le film s’ouvre sur la victoire de François Mitterrand en 1981. C’est parti pour presque deux heures d’immersion dans la décennie qui a suivi. Ces années, ce sont celles de la reconstruction pour Élisabeth (Charlotte Gainsbourg), mais aussi celles de la tentative de guérison de Talulah. Quittée par son mari, Elisabeth cherche un travail. Elle finit par arriver dans le studio de France Inter et devient standardiste pour l’émission de Vanda Dorval (Emmanuelle Béart) : Les passagers de la nuit.

C’est lors de l’une de ces émissions nocturnes que les personnages de Charlotte Gainsbourg et Noée Abita se rencontrent. L’appartement d’Élisabeth devient le refuge de la jeune femme qui, au début du film, n’a que 18 ans. Mikhaël Hers dresse dans ce long-métrage deux parcours de vie, mais aussi le portrait d’une famille. De la séparation amoureuse, au cancer du sein, en passant par l’addiction, "Les Passagers de la Nuit" traite de sujets douloureux. Pourtant, ce film ne respire pas la moindre once de tristesse. Il est, au contraire, une ode à la vie, aux moments de joie et de partage.

Crescendo émotionnel

La construction du film en trois temps (1981, 1984 et 1988) permet de constater l’évolution des personnages. C’est là l’un des éléments les plus intéressants du film : le chemin qu’ils empruntent. Alors que la palette de tons utilisée par Mikhaël Hers est majoritairement froide avec une multitude de nuances de bleu, certaines scènes sont des bijoux de moments de vie. Fragments chaleureux, ils jalonnent le bord de la route de la trajectoire de Talulah, d’Élisabeth, mais aussi de Judith (Megan Northam) et Mathias (Quito Rayon Richter), ses enfants. Ces scènes sont peut-être banales, comme celles où les quatre personnages se mettent à danser sur la chanson de Joe Dassin « Si tu n’existais pas », mais leur simplicité et la caméra de Mikhaël Hers leur donnent une force qui en fait l’un des plus beaux instants du film.

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Charlotte Gainsbourg - Copyright Pyramide Distribution

L’alternance des plans rapprochés et des gros plans offre la possibilité d’apprécier cette scène de convivialité tout en observant et savourant les émotions individuelles des personnages. Il faut dire que les protagonistes des "Passagers de la Nuit" sont interprétés par des acteurs de talent. Charlotte Gainsbourg incarne une Élisabeth à la fois fragile et forte. Le personnage se décrit à plusieurs reprises comme trop sensible, mais cela permet à l’actrice d’explorer l’étendue de ses compétences. Des rires aux larmes, Charlotte Gainsbourg donne vie à un personnage attachant dont la reconstruction donne la soif de vivre.

Deux autres performances marquent le film. Il s’agit de celle de Megan Northam et d’Emmanuelle Béart. La première est une jeune actrice à suivre. Tout comme Charlotte Gainsbourg, elle arrive à jouer le rôle de Judith tout en contraste. Megan Northam arrive surtout à donner de la maturité à son personnage d’une année à une autre. L’évolution de Judith crève l’écran. La seconde, Emmanuelle Béart, est hypnotisante dans le rôle de l’animatrice radio. Sa voix, calme et grave, résonne dans le studio aux tons chaleureux de France Inter. Le travail sur le son dans "Les Passagers de la Nuit" rend les scènes de radio fortement agréables. Les voix viennent effleurer les oreilles des spectateurs et les emmènent dans une bulle, comme hors du temps.

Conte urbain et familial

Mikhaël Hers sait mettre ses actrices et ses acteurs en valeur, poser sur eux un regard qui les illuminera, à l’image du plan sur Noée Abita quand Mathias la voit pour la première fois. Le réalisateur met aussi en scène dans « Les Passagers de la nuit » un personnage tout aussi capital : la ville. "Les Passagers de la Nuit" regorge de plans d’ensemble de Paris. Terrain d’évolution des protagonistes, elle se confond avec eux lors de fondus sublimés par les lumières urbaines qui résistent pour marquer le plus longtemps possible de leur lumière l’écran.

La ville accompagne cette histoire familiale. Mikhaël Hers se plaît à filmer certaines de ses scènes comme des petits films de familles, les visages parfois mal cadrés mais qui transmettent la sensation d’atteindre l’essence même du personnage. Ces séquences filmées à l’aide d’une caméra Super 16 ouvrent la porte de la famille d’Élisabeth.

"Les Passagers de la Nuit" est un film entre rêverie nostalgique et réalité. La place donnée à la ville et la bande originale composée par Anton Sanko rappellent, dans une certaine mesure, le film d’animation "J’ai perdu mon corps", de Jérémy Clapin, sorti en 2019. Lors d’une scène au cinéma, Talulah explique que pour aimer certains films il faut les revoir. Pour "Les Passagers de la Nuit", quelques minutes suffisent pour plonger dans une expérience cinématographique qui ne peut laisser indifférent.

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