28 octobre 2020
Critiques

Les Traducteurs : Diaboliquement ingénieux ?

Par Elisa Drieux-Vadunthun

Voir Lambert Wilson en tête d’affiche du film "Les Traducteurs" donne envie de se précipiter un Mercredi soir dans un cinéma, mais découvrir l'acteur dans un thriller décuple encore plus cette envie irrésistible. Au final, quel sentiment se dégagera à la sortie de la salle obscure ? Décevant ? Inquiétant ? Déroutant ? 

Appuyée sur une intrigue aux aspects malsains, Régis Poinsard touche une nouvelle fois au domaine de la littérature, aux lettres, ce qu’il avait déjà fait avec "Populaire" en abordant le dur travail de labeur qu’est de taper à la machine à écrire. On ne parlera ni de machines à écrire dans "Les Traducteurs" (celles-ci sont remplacées par de petits Mac Book Air) ni de comédie (vous verrez simplement à travers ce film qu’on ne peut faire confiance à personne, surtout pas à Apple soit dit en passant...). Précisons que je n’ai aucune dent contre les ordinateurs, mais je m’interroge toutefois sur la réelle efficacité des conditions de travail misent en place minutieusement par Éric Angstorm (incarné par Lambert Wilson) dans la maison d’édition du livre dont il est question dans "Les Traducteurs".


La fin du monde ou presque


Des traducteurs sont donc isolés dans un sous-sol comparable à celui d’un univers post-apocalyptique, mais dans une version bien plus luxueuse. Le but, selon Angstorm, est de protéger l’œuvre de potentielles fuites ou piratages, pendant le travail de traduction du nouveau tome d’un best-seller.  Les traducteurs travaillent donc dans un endroit semblable à un open-space, dans la plus grande sobriété, avec tout le nécessaire requis, tels des moines bénédictins. Une atmosphère froide et triste s'y dégage qui aurait même fait prendre la fuite à Guillaume de Baskerville !

Aussi, comment voulez-vous vous concentrer et écrire dans les moindres détails, en entendant le cliquetis des claviers ? Comment peut-on rendre la traduction d’un livre aussi important, dans de telles conditions, alors que vous n’avez que dix heures pour traduire dix pages chaque jour ? Il y a de quoi devenir dingue à ne pas voir le ciel pendant deux mois, avoir à sa disposition une simple piscine, une télévision, un bowling et deux tapis roulants pour courir dans un sous-sol ? Certes, on s’éloigne de l’atmosphère monacal, mais quand même. Ajoutons à cela une hiérarchisation malsaine et un manque total de considération de la part d’un riche et célèbre homme à la tête d’une boîte d’édition... 


Ce qu'il vous faut savoir pour être traducteur

Vous parlez couramment trois langues ? Vous avez toujours rêvé de retranscrire l’œuvre de votre auteur préféré ? Vos livres sont votre seul refuge et les seuls à comprendre vos métaphores farfelues face auxquelles vos amis grimacent ? Alors lancez-vous dans le métier de traducteur ! Toutefois, quelques mises en garde, s'avèrent nécessaires : ce n’est pas une vie de rêve qui vous attend ! Regardez par vous-même : l’un a dormi dehors toute la nuit dans une ville qui lui est inconnue. L’autre, qui multiplie les petits boulots, doit renoncer à tout pour son job de traductrice. Une autre accepte, comme les autres, de s’enfermer, alors qu’elle a une vie de famille. Il faut dire adieu au monde extérieur et se donner les moyens de réussir... Bien sûr, faites-moi croire que vous diriez non, surtout si Lambert Wilson vous ouvrait sa demeure cinq étoiles et vous invitait à venir vivre deux mois dans son sous-sol...

Aussi, que ne ferions-nous pas pour gagner une misère sur un livre qui sera vendu à des milliers d’exemplaires et dont tous les bénéfices des ventes ne reviendront même pas à l’auteur, mais à la maison d’édition ? Nul besoin de tuer l’écrivain, un bon contrat bien ficelé peut tout arranger. Demandez donc aux Beatles qui ont vu leurs œuvres rachetées par Michael Jackson. Jackpot ! Alors, avez-vous toujours envie de finir comme eux, dans ce sous-sol, sans garantie de ne pas passer des nuits blanches ?


Un film décevant

 "Les Traducteurs" n'est quand même pas le film de l’année. Il comporte pas mal d’erreurs, surtout pour un film relevant du genre thriller. On se demande si le réalisateur n’aurait pas mieux fait de rester dans ses habitudes, au lieu de tenter un second film dans un genre compliqué à mettre en scène.

Les trente premières minutes sont presque insoutenables, non pas parce que Lambert Wilson nous emmène dans une intrigue haletante mais parce ce qu’on s’y ennuie profondément. Lambert Wilson joue son personnage façon "Shining", mais ce rôle ne lui colle absolument pas à la peau ; nous l’avons vu sous un meilleur jour. Le personnage est trop «cliché » et « déjà-vu » ; dès les premières minutes où il apparaît à l’écran, il nous devient insupportable.


La littérature n'est plus un art


Le côté intéressant dans "Les Traducteurs" est que l’on peut observer l’utilisation d’un art tel un objet de surconsommation, apportant de gros bénéfices, non pas à celui qu’il l’écrit, mais à celui qui édite. Angstorm n’a que faire de la littérature pure. Il veut vendre en milliers et faire le plus gros chiffre. Où est passé l’amour de la littérature ? Le plaisir d’écrire ?  Nous n’en sommes malheureusement plus là. Le livre est, ici, un pur objet de consommation ; il s’écrit en à peine quelques mois pour se vendre tels des petits pains et assouvir la soif des fans, prêts à sacrifier la qualité pour la quantité, prêts à lire un roman peu construit et réalisé en exploitant un travail réalisé par plusieurs mains.

Finalement, on ressort déçu par "Les Traducteurs" avec ses personnages peu exploités et la figure de l’archétype du richissime éditeur ne nous fait pas peur. A part passer pour un cinglé, rien de plus à ajouter. On espère, à l’avenir, que Régis Roinsard pourra mieux s’entourer pour l’écriture de son scénario, surtout quand il a à disposition de tels acteurs. Dommage...

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