21 octobre 2021
Critiques

Lettre à Franco : L’intellectuel et le dictateur

Par Martin Thiebot

Septième réalisation d’Alejandro Amenábar, "Lettre à Franco " (distribué par Haut et Court) montre comment l’Espagne a basculé, à la fin des années 1930, dans un régime dictatorial avec à sa tête le général Francisco Franco. L’occasion d’aborder la trajectoire personnelle d’un des écrivains espagnols les plus reconnus, Miguel de Unamuno, qui s’est allié à la rébellion avant de la combattre fermement.

Lorsque l’on s’attaque au genre historique au cinéma, deux écueils sont à éviter. Le premier est de vouloir à tout prix être exhaustif et en venir à faire un film trop long et trop dense qui perd le spectateur. Le second est de tellement vulgariser que le résultat paraît fabriqué. Force est de constater qu’Amenábar ne tombe dans aucun des deux excès. Pas besoin d’avoir étudié l’histoire de l’Espagne pour arriver à suivre ; les protagonistes et les enjeux de l’événement sont suffisamment compréhensibles, même pour un public français. Une clarté narrative qui n’empêche pas "Lettre à Franco", malgré sa forme très académique, d’être une œuvre cinématographique complexe.

Le film suit donc deux personnages en parallèle : Francisco Franco (Santi Prego), 44 ans, et Miguel de Unamuno (Karra Elejalde), 71 ans. Un Franco rarement vu, ridicule quand il s’exprime, loin de l’image que l’hagiographie a fait de lui. Un Franco néanmoins ambitieux et rusé, qui place ses pions pour conquérir le pouvoir, se rallie à la monarchie pour s’assurer le soutien des royalistes, fait entamer un revirement religieux au soulèvement militaire pour justifier de provoquer un conflit qui durera des années. L’excellence de l’interprétation de Santi Prego ne s’arrête pas à sa ressemblance physique avec le Caudillo, qui apparaît à la fois effacé et terrifiant.

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Karra Elejalde - Copyright Teresa Isasi
À Salamanque, Unamuno est recteur de l’université lorsque l’insurrection éclate. Il s’y rallie, prônant le rétablissement de l’ordre face au « péril rouge » dans une République fragmentée. L’intellectuel fait même un don de 5000 pesetas aux militaires et signe un manifeste de soutien aux insurgés. Destitué de son poste par le gouvernement du Front populaire, il est réhabilité par la junte. Mais il découvre progressivement la réalité de ce qui deviendra le franquisme : les purges au sein de l’enseignement, les exécutions sommaires, les arrestations arbitraires dont sont victimes ses amis, le pasteur franc-maçon Atilano Coco et le professeur engagé à gauche Salvador Vila Hernández.

Sont mises en avant des femmes qui essaient de lui faire ouvrir les yeux. Sa fille, María, lui rappelle ses anciennes prises de position contre la monarchie. La question devient dès lors la suivante : jusqu’à quel point peut-on s’accommoder au pire pour préserver ceux qu’on aime ? Au crépuscule de sa vie, Miguel de Unamuno finit par y répondre, la tête haute. Devant une foule de nationalistes qui scande « Viva la muerte » (« Vive la mort »), il prévient : « Venceréis, pero no convenceréis » (« Vous vaincrez, mais ne convaincrez pas »). Le charismatique Karra Elejalde est plus que convaincant dans ce rôle.

Le film s’ouvre avec le drapeau à trois bandes de la Seconde République espagnole, il se referme avec la bannière bicolore de la monarchie. En faisant le choix de se concentrer sur l’année 1936, qui marque les débuts de la guerre civile, Amenábar parvient tout de même à nous montrer comment le basculement s’est opéré. Plus largement, son long-métrage témoigne de la manière dont une société peut passer d’une démocratie perfectible à la pire des dictatures, et des conséquences de celle-ci sur les individus, les familles, les amitiés. En cela, "Lettre à Franco" porte un message universel : il met en garde contre le fascisme, quelle que soit la forme qu’il prend.



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