26 octobre 2020
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Lettres d’Iwo Jima : Le Maître de Guerre

J'entends déjà, ce mercredi à l'entrée du cinéma pour "Lettres d'Iwo Jima", les spectateurs indécis se dire en voyant l'affiche du dernier Clint Eastwood : « oh, non… on va pas encore aller voir un film de guerre… en plus, celui-là, il fait 2h19 et il est en japonais sous-titré… pffff ! Et autres onomatopées exprimant le dégoût ! » (mettez une voix féminine prononçant cette phrase et vous aurez un authentique aperçu de ce dont j'ai été témoin lundi dernier).

Juger un film à son affiche et à son synopsis étant devenu un sport national, quelques courtes précisions semblent nécessaires :
1)Oui, c'est un film de guerre, réalisé par un américain, tourné en japonais, d'une durée de 2h19 (là, on ne vous ment pas, vous êtes prévenus).
2)Non, ce n'est PAS une suite de "Mémoires de nos pères", sorti il y a 4 mois sur nos écrans, mais le point de vue opposé à cette page d'histoire.
3)Non, il n'y a pas de love story. (pareil : vous êtes prévenus. Tant pis si à la place on vous force à aller voir « Juste une fois »…).
4)Oui, c'est parfois dur, violent et limite dégoûtant (guerre et sang sont parfois indissociables, sauf pour Michael Bay).
5)Non, vous n'avez jamais rien vu qui puisse se rapprocher de près ou de loin à "Lettres d'Iwo Jima". Toute comparaison serait vaine et hors de propos.

Tout ce qui pourrait faire la faiblesse du film, au premier abord, nous induit majestueusement en erreur. A commencer par la question ultime : comment un américain, républicain pur souche, tel que Clint Eastwood, pourrait traiter avec justesse et véracité d'une vision japonaise de leur défaite à Iwo Jima ? Respect, recul, empathie. Quelques qualités dont le mythique acteur fait preuve ici, pour ne citer que celles-ci.

Hormis le travail documentaire réalisé par le réalisateur (interviews des familles des soldats, recherches dans les archives du pays, etc...), il apparaît davantage à l'écran tout un pan de psychologie qu'un simple récit n'aurait pas su retracer. Les ressentis, écartés de la question de l'honneur ou du déshonneur, et sentiments de base du soldat pris dans une position ingérable, n'auront cesse d'être évoqués tout au long du film.

Cependant, plutôt que de tirer un portrait de toutes les déficiences humaines pouvant subvenir sur un champ de bataille (ce qui aurait été d'une lourdeur incommensurable), Clint Eastwood rappelle, qu'au delà de la volonté de victoire, de la foi des hommes en une cause, toutes nationalités confondues, l'individu sera amené à combattre ses propres démons avant même d'user de son arme. A l'écran, cette réflexion prend la forme du simple soldat plaisantant sur la notion de sacrifice pour mieux se faire à l'idée de la mort imminente, du général écrivant des lettres à sa famille ses impressions, ses craintes, sachant qu'elles ne leur parviendront probablement jamais, ou du capitaine refusant un ordre capable de sauver la vie à ses hommes.

Chaque choix, chaque décision, même si elle ne fait que retarder l'échéance, est illustrée par des scènes d'une intensité parfois inouïe (voir la scène du suicide collectif), parfois emplie d'une nostalgie épurée et cinglante lorsque les flash-backs nous conduisent dans les histoires individuelles. Et l'héroïsme dans tout ça ? Clint Eastwood en connaît un rayon sur le sujet. Or, ici, il appuie sur la futilité de certains actes, la portée des héros en devenir : « Un héros se définit comme un homme pouvant donner sa vie pour les autres, tout en sachant que ceux qu'il sauvera ne le sauront peut-être jamais. ».

Suivant ce principe, les héros de "Lettres d'Iwo Jima" se montrent sous un jour soit peu glorieux (voir ce lieutenant voulant à tout prix détruire un tank en se faisant sauter dessous), soit humbles, conquis, ou encore à l'article de la mort. Car l'agonie ne passe pas forcément par la blessure, mais aussi par la pénurie d'eau, pure et simple. Car l'héroïsme ne passe pas forcément par l'acte ou la survie, mais aussi par la conviction d'avoir fait ce que l'on croyait juste (ce qu'illustre magnifiquement un flash-back montrant le général Kuribayashi dînant avec l'état-major américain dans les années 30).

Ken Watanabe. Tsuyoshi Ihara. Kazunari Ninomya. Shido Nakamura. D'illustres inconnus pour la plupart d'entre nous (à part Ken Watanabe, vu dans "Le Dernier Samourai", et "Batman Begins"), et dont le talent manifeste ne peut que combler toutes les attentes, en termes de charisme apporté aux personnages, comme en piliers des scènes clés du film. Pris dans des amitiés vouées à l'anéantissement, portés par une rage insoupçonnée (Kazunari Ninomya alias « Saigo » nous gratifie d'une époustouflante scène finale), tous n'auront cesse de briller sous la caméra experte d'Eastwood.

Réalisation impeccable (j'entends déjà mon rédacteur en chef, Christophe Dordain, me susurrer au creux de l'oreille : « comme toujours… ! »), millimétrée et aux tons verts à peine soutenus. Le réalisateur Eastwood nous offre davantage de plans subjectifs pour cette histoire-miroir aux « mémoires de nos pères ». Sollicitant davantage les intérieurs caverneux, il opèrera moins durant les scènes de combat, comme voulant dissimuler l'ennemi « qui n'a pas le courage de se montrer ». Et pourtant il se montrera parfois, encore une fois sous un visage inhabituel, mais Eastwood n'en fera jamais l'éloge, et le désignera encore moins comme vainqueur.

L'immersion est totale malgré cette VOST forcée et le fossé culturel aisément comblé (universalité des éléments portés à l'écran). Cette autopsie d'une débâcle prouve enfin que le cinéma de guerre a une âme, et qu'un affrontement mis en image peut dépasser l'imagerie d'agonie, de mort et de désespoir. Merci à Clint Eastwood, pour cette leçon. "Lettres d'Iwo Jima" porte son message à qui daignera le comprendre, mais au final, le cinéma n'en ressort que grandi.

Auteur :Julien Leconte
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