6 décembre 2021
Critiques

L’événement : La solitude d’un corps en délit

Par Flavie Kazmierczak


En 2001, Annie Ernaux dévoilait dans "L’événement", le récit intime et politique d’une société qui condamne le désir des femmes et le combat de l’une d’entre elles pour se réapproprier la liberté de son corps. Vingt ans plus tard, Audrey Diwan met en scène l’enfer vécu par cette jeune femme pour avorter clandestinement. Un deuxième film aussi puissant que nécessaire.


L’évènement n’est ici ni heureux ni fêté. Une décennie avant la loi Veil de 1975, la caméra d’Audrey Diwan nous replonge dans une époque où la liberté sexuelle est bafouée. Son héroïne, la vingtaine, découvre qu’elle est enceinte. Une grossesse non désirée qui risque d’anéantir ses projets de vie. Aussi démunie que déterminée, la jeune étudiante en lettres qui rêve d’écrire n’envisage pas une seule seconde de garder l’enfant. Pourtant, à l’heure où l’avortement est un délit, elle n’a d’autre choix que de se battre seule pour trouver une solution, quitte à en passer par les aiguilles et le sang.

Après "Mais vous êtes fous", un premier film réussi sur la drogue et l’addiction, la réalisatrice s’empare une nouvelle fois du réel pour renforcer la fiction. Celle qui est arrivée tardivement dans le cinéma après une formation de journaliste, puis un bout de chemin dans l’édition (Denoël) et l’écriture de romans (La Fabrication d’un mensonge, 2007 ; De l’autre côté de l’été, 2009) semble avoir trouvé sa voie dans un cinéma de l’intime, au plus près de son sujet.

Une jeunesse frustrée

« Rien », c’est ce qu’écrit Anne (Anamaria Vartolomeï) dans son carnet depuis des jours. Les nausées s’ajoutant à l’inquiétude, elle se rend chez un premier médecin. Quelques jours plus tard, elle reçoit le certificat : sa vie sexuelle à peine entamée, elle est bel et bien enceinte. Au hasard, elle pousse la porte d’un autre médecin. Elle le supplie de l’aider à faire revenir ses règles. Mais ce dernier lui prescrit des piqûres d’œstradiol qu’elle s’injectera elle-même. Ce combat, Anne l’affronte seule. A une époque où l’on fait en sorte que les filles aient honte et que le silence perdure, tomber enceinte se révèle comme une trahison des espoirs sociaux de ses parents. Ils n’ont eu qu’un enfant, en espérant lui offrir ce destin d’étudiante avec le sacrifice inhérent à ce genre de parcours. Ses rêves de transfuge sont menacés par cette grossesse involontaire.

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Anamaria Vartolomei - Copyright 2021 PROKINO Filmverleih GmbH - Wild Bunch Distribution


"L’événement" traduit avec justesse le tabou qui règne sur les avortements clandestins. Et cela passe par des scènes crues, sans jamais tomber dans le voyeurisme ou la provocation. Là où la société tourne le dos à cette jeune femme, Audrey Diwan, elle, ne détourne pas le regard. Pour retranscrire au plus près la vision d’Anne sur elle-même, elle montre les outils, la souffrance et le sang. Jusqu’à une scène puissante avec sa faiseuse d’ange (Anna Mouglalis) où les cris de douleur sont interdits. Mais ce qui frappe, c’est l’immense solitude qui enferme le personnage dans son secret. Au-delà de l’acte et du délit, c’est le désir des femmes et la liberté sexuelle dont il est question. La contraception étant encore interdite à cette époque, la vie sexuelle rimait avec peurs et jugements.

Un film comme une expérience

L’actrice et le film ne font qu’un. Il n’y a pas de champ, contrechamp. Dès lors, tout ce qui est hors champ devient extérieur au personnage, menaçant à tout instant son secret. La caméra se place toujours à hauteur de corps, au plus près de cette femme. On pourrait presque ressentir les battements de son cœur et percevoir ses pensées. Filmés au format 1,37, les plans sont toujours assez serrés sur le personnage d’Anne. Cette intimité décuple les émotions et la force du récit. Comme dans une expérience immersive, le spectateur est invité à ne pas regarder l’héroïne, mais essayer d’être elle.

Tandis que la réalisatrice sculpte les silences, l’actrice les occupe en permanence. Nulle surprise, Anamaria Vartolomeï fait partie des révélations des César 2022. Le tabou et les non-dits révèlent la puissance de sa performance. Avec un jeu minimaliste, elle retranscrit avec justesse l’angoisse d’Anne et donne vie à cette femme dont le courage rend hommage à toutes celles qui ont dû passer par là. Hier et aujourd’hui.

Parce que "L’événement" se déroule dans les années soixante. On le devine par l’acte de naissance d’Anne, les décors et l’atmosphère que retranscrit la réalisatrice. Mais il pourrait se dérouler au présent. À l’heure où les débats font toujours rage dans de nombreux pays, la résonance est réelle. La projection du cinéma s’écrit au-delà des époques et des genres. Et il permet d’ouvrir la discussion.

Récompensée à Venise par le Lion d’or, Audrey Diwan confirme avec ce second film la puissance de son cinéma. À travers le récit bouleversant d’une jeune femme, elle questionne les entraves à la liberté sexuelle et brise le tabou sur l’avortement. "L’événement" est un film à ne pas manquer.

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