6 décembre 2021
Critiques

L’Evénement : Seule contre tous

Par Alexa Bouhelier Ruelle


Le 11 septembre dernier, la Mostra de Venise lui décernait son prestigieux Lion d’Or pour "L’Événement", son second long-métrage. Chloe Zhao pour "Nomadland" aux Oscars, Julia Ducornau à Cannes pour "Titane" Audrey Diwan à Venise pour "L’Événement ". Tout est dit !

D’abord coscénariste sur tous les films de son ex-mari, lorsque Audrey Diwan a décidé de voler de ses propres ailes, elle a frappé fort ! C’était il y a deux ans déjà avec l’excellent et anxiogène "Mais Vous Êtes Fous". Un drame, avec Céline Salette et Pio Marmaï, basé sur l’histoire vraie d’un couple plongé dans une tourmente invraisemblable quand leur fillette se retrouve à l’hôpital avec des traces de cocaïnes dans le sang. La réussite du film tenait à deux choses : l’interprétation habitée de ses comédiens d’une part, et surtout ce sens de la simplicité qui anime le travail d’Audrey Diwan d'autre part. Simplicité d’écriture, simplicité du regard, simplicité de la mise en scène. La cinéaste se passait de toutes fioritures, de tout superflu. Seul comptait l’utile pour conférer pureté et authenticité à son récit.

Confirmation deux ans plus tard. La réalisatrice a désormais changé de dimension. D'ailleurs, 2021 restera l’année des réalisatrices. Historiquement mises de côté, il aura fallu attendre 2009 pour voir une femme gagner un Oscar de la meilleure réalisation et 2021 pour voir une femme remporter seule la Palme d’Or. Les réalisatrices ont accompli un sacré trio gagnant, presque totalement mérité. Le cas de "Titane " ne passe toujours pas semble-t-il. Mais, pour en revenir à Audrey Diwan, son sacre vénitien au nez à la barbe de Pedro Almodovar, de Paolo Sorrentino, de Xavier Giannoli ou de Pablo Larrain n’a rien d’une imposture ou même d’une posture. C’est un accomplissement mérité pour un film formidable.

Une physicalité à l’état pur

Il ne va pas falloir bien longtemps pour que l’on comprenne l’enjeu qui se dessine dans le récit de "L’Événement ". Anne est une jeune femme dans la dernière ligne droite de ses études secondaires. Une première relation sexuelle en secret et elle tombe enceinte. Nous sommes en 1963. Les choses du « sexe » sont mal vues. Avorter est passible de prison. Piégée, Anne va se débattre pour chercher une issue.

Filmée en format 1:37, caméra à l’épaule, la mise en scène d’Audrey Diwan ne cède à aucune échappatoire. La réalisatrice ne laisse pas le choix au spectateur. Ce dernier va ressentir, au plus près, les émotions d’Anne. Et, comme pour elle, l’extérieur, le hors champ, n’existeront plus.

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Sandrine Bonnaire et Anamaria Vartolomei - Copyright 2021 PROKINO Filmverleih GmbH

En effet, "L’Événement " plonge corps et âme dans l’intériorité d’Anne. Intériorité forcément secrète, retorse, vaporeuse, Audrey Diwan s’étant prodigieusement délivrée du matériau littéraire. N’en subsiste que la seule sève de cinéma. Celle d’images fébriles, de coupes brutales, de silences troublants. Avec une belle assurance, la cinéaste n’hésite pas à rendre son film belliqueux, voire mal-aimable, dans sa frontalité sexuelle et son aridité formelle. Chaque scène se heurtant nerveusement à la précédente. C’est que le film est habité par une énergie très physique. Cette dernière découlant du rapport de l’héroïne à son propre corps. Un corps à la liberté célébrée, puis entravée dans sa chair, soumise à la loi. Soutenant Anne de son regard tremblant, la caméra accumule souvent la tension sur la longueur. De là vient toute la force d’immersion du film qui, même dans la douleur la plus insoutenable, accompagne physiquement, et jusqu’au bout, son héroïne.

Seule contre tous

Le douloureux chemin de croix de cette adolescente brillante pour ne pas voir sa vie gâchée par un simple « évènement », Audrey Diwan va en faire un symbole, autant qu’elle va faire de sa jeune et jolie Anne, une sorte de « martyr » pour une cause qui ne connaîtra son épilogue que 12 ans plus tard sous l’impulsion de Simone Veil.

"L’Événement" est adapté d’un roman autobiographique. La cinéaste offre un regard déchirant et viscéral sur son histoire. Le drame que traverse sa protagoniste adolescente devient une odyssée personnelle contre un tabou. Filmant son personnage au plus près, soulignant la sensation d’étouffement voulue par le récit, Audrey Diwan n’a de cesse d’asseoir le rythme de son long-métrage sur une tension croissante.

Cette dernière est liée à un sentiment d’urgence qui se traduit par un comptage des semaines qui passent, comme un compte à rebours en marche et qu’il est difficile d’arrêter. Plus les semaines passent, plus l’inéluctable approche. Plus l’isolement se fait fort. Plus la panique gagne. Plus les lois intransigeantes ont raison de l’innocente de cette jeune femme. Isolée de toute part, Anne est affligée et acculée. Ce que personne ne veut prendre en charge, elle va s’en occuper seule, dérobant une paire d’aiguilles à tricoter chez ses parents.

Le point de vue adopté par Audrey Diwan, dans les deux scènes clés du film. Celle évoquée précédemment, puis celle avec la faiseuse d’ange, sous les traits d’Anna Mouglalis. Parfaite, glaçante et rassurante, elle est toujours juste. Son regard ne dénature pas l’écriture crue d’Annie Ernaux. Il ne porte pas atteinte non plus à la dignité de sa comédienne.

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Anamaria Vartolomei - Copyright 2021 PROKINO Filmverleih GmbH

Seule une confiance absolue entre Anamaria Vartolomei et Audrey Diwan pouvait permettre au film de fréquenter, sans trivialité, des zones aussi intimes. On notera aussi le beau travail d’adaptation qui a conduit les scénaristes (Audrey Diwan et Marcia Romano) à réécrire la dernière scène capitale. Lorsque la seconde sonde produit finalement son efficacité, Anne est à la fois submergée par la douleur, pétrifiée de stupéfaction et envahie par un sentiment de soulagement. C’est une violence de dernier recours qui est filmée. Celle dont on n’est pas certain de revenir.

On cherche souvent le frisson du côté du cinéma d’horreur. "L’Événement " provoque un effet d’effroi comparable. A la nuance près qu’il est terriblement authentique et ’il n’imagine pas une histoire rocambolesque. L’horrible est vrai, cruel, brutal, anxiogène. D’un bout à l’autre, on souffre pour cette jeune femme désespérée, soudainement confrontée à la réalité d’un monde qui lui dénie la possession de son propre corps, qui sacrifie son innocence et son envie de légèreté sur l’autel d’un code législatif et moral rigide soumis à des conventions sociales rétrogrades et patriarcales.

L’avortement est autorisé depuis environ 45 ans en France. Oui, mais l’acte est encore mal perçu par certains rigoristes. Le droit est encore menacé parfois par les conventions normatives. Surtout, dans le monde, il existe encore des endroits où l’on est privé de ce droit. En cela, "L’Événement " est éminemment politique. Il opère comme un cri déchirant pour donner une voix à toutes les femmes qui souffrent et qui en sont encore privées. Intelligent dans son adaptation, astucieux dans sa reconstitution historique, "L’Événement " est une réussite totale ! Le film donne la sensation rarissime que, de la production au jeu, en passant par la technique, tous les intervenants ont œuvré à sa création en tirant dans la même direction.

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