Critiques

L’Homme fidèle : L’homme à femmes fidèle à une seule

La critique du film L'Homme Fidèle de Louis Garrel

Par Justine Briquet


"L’homme fidèle" raisonne comme un hommage cinéphile et amoureux. Son réalisateur, Louis Garrel, pur enfant de la Nouvelle Vague, semble assumer sa filiation avec ce cinéma de l’intime qui ausculte les cœurs amoureux comme aucun autre avant lui.

De par son amour pour ses personnages, sa bienveillance envers eux, on devine son admiration pour Truffaut. Car "L’homme fidèle" a quelque chose de Bertrand, le héros de L’homme qui aimait les femmes, animé par la même adoration de l’éternel féminin. Toutefois, le personnage de Louis Garrel, Abel, est ici dévoué à une seule femme : Marianne, du moins dans un premier temps.

À travers ce conte moderne, le cinéaste nous redonne ce sentiment d’un Paris mélancolique qui bat au rythme des amours des gens. Abel est comme Doinel en son temps, il se décline de film en film car déjà dans Les deux amis, précédent film du jeune réalisateur, Abel existait. La continuité avec les œuvres de Truffaut semble évidente : l’amour, le couple, l’enfance rebelle, la transmission, le triangle amoureux sont autant de thèmes truffaldiens qui répondent à l’appel dans cette chronique moderne des « jeux de l’amour et du hasard ».

Abel vit avec Marianne depuis trois ans. Un matin, Marianne lui annonce qu’elle est enceinte. Lui, s’en réjouit. Sauf que ce n’est pas lui le père mais Paul, son ami. Et pour couronner le tout, le mariage est imminent.

Cette première séquence cruellement drôle annonce d’emblée le ton du film : la légèreté envers et contre tout. Jamais on n’avait vu pareille scène de rupture au cinéma, Abel acceptant docilement la sentence sans colère aucune.

Dans l’univers garellien, on se quitte comme on s’est aimé, sans cris ni sanglots. Si les personnages sont parfois tristes, leurs larmes sont discrètes, presque imperceptibles. L’amour se compte-t-il selon la « règle de trois » ? C’est ce que semble nous révéler cette première scène aussi théâtrale que burlesque qui transforme le couple en un triangle amoureux. « Jamais deux sans trois », ce ne sont pas Jules et Jim qui diraient le contraire.

Neuf ans s’écouleront avant qu’Abel revoit Marianne à l’enterrement de Paul. Cet événement tragique les réunira à nouveau mais c’est sans compter sur Ève, la sœur de Paul qui voue un amour sans limites au bel Abel. Au milieu du désordre des adultes, le fils de Marianne s’érige en fervent opposant d’Abel dans la conquête de sa mère…

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Lily-Rose Depp.

Le jeu des sentiments

« C’est la guerre » déclare l’intrépide Ève à Marianne. Après avoir proféré des menaces tout en sourire, la jeune Lily-Rose Depp qui interprète ici Ève, se retire dans une marche militaire surjouée à souhait. Mais le surjeu, dans cette scène comme dans d’autres, paraît volontaire. C’est comme s’il fallait tout exagérer, à l’instar des comédiens de théâtre. Chaque intonation, chaque émotion ou geste est amplifié, exagéré afin d’en augmenter le comique.

Et c’est réussi, on rit des mésaventures d’Abel sans cesse ballotté entre ces deux femmes qui se renvoient la balle. Car le pouvoir, dans ce film, réside entre les mains de ces femmes à la fois belles et inquiétantes. L’homme y est, au contraire, un adorable « jouet ».

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Louis Garrel.

Masculin, féminin

À travers le personnage de Garrel, le masculin nous apparaît successivement hésitant puis gauche mais fidèle au moins, fidèle à lui-même, fidèle à sa faiblesse. L’homme, dans sa vie privée, est incapable de faire des choix ni de commander un plat au restaurant ni d’être le décisionnaire de ses propres amours : c’est Marianne qui précipite Abel dans les bras de Ève, certaine qu’il lui reviendra à genoux.

Abel a tout de l’amant passif et préfère s’accommoder des inconstances féminines plutôt que de choisir car « chaque décision est un refus » selon lui. L’impuissance est ce qui caractérise le mieux Abel mais de cette impuissance se dégage en définitive une profonde noblesse : cet homme laisse le pouvoir aux femmes et dépose amoureusement son destin entre leurs mains.

Jean-Claude Carrière et Louis Garrel, les scénaristes du film, ont conçu les personnages féminins en opposition, imaginant deux femmes foncièrement différentes. D’un côté, l’archétype de la femme forte, indépendante et de l’autre la femme enfant, encore pure, presque innocente dans sa manière de se déclarer maladroitement à l’homme qu’elle aime.

Au milieu de ce duel tout en subtilité, Abel est déchiré entre deux feux, deux amours opposés. Qui de la sagesse ou de l’impulsivité remportera la partie ? Cette fable moderne peint avec brio les fourberies de l’amour et réinvente à son tour le marivaudage à l’heure des smartphones.

Dans les jeux amoureux, il faut savoir parfois user de stratagèmes et de patience et cela, la diplomate Marianne l’a bien compris. Laetitia Casta incarne cette femme telle une déesse emplie de sagesse, elle trouve ici son meilleur rôle à ce jour avec le rôle de Bardot dans "Gainsbourg, vie héroïque" dont son interprétation éveilla le désir du metteur en scène Garrel.

Nous autres, êtres humains, sommes parfaitement inconstants. C’est ce que le réalisateur semble vouloir nous dire au travers de cette histoire de l’intime. Les êtres les plus fidèles sont ceux qui cachent cette inconstance, ces infidélités passagères au nom d’un amour transcendant.

Si le personnage de Ève nous paraît le plus épris dans un premier temps c’est pour se rendre compte finalement que son amour est certainement le plus faible d’entre tous, le plus enfantin en somme. La triple voix-off nous immisce dans les pensées de ces personnages, nous laissant écouter leurs émotions profondes, leurs prises de conscience aussi sur la nature des sentiments.

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Laetitia Casta.

Filiation, affirmation de transmission

Pour autant, les rapports entre hommes et femmes ne résument pas à eux seuls le propos du film étonnamment dense pour ses une heure quinze de durée. Car Joseph (Joseph Engel), le fils de Marianne vient symboliser les relations de parent à enfant et la question de la filiation au-delà du sang, donc de l’adoption. Car après le décès de son père, Joseph est en mal de figure paternelle qu’il finira, semble-t-il, par trouver en Abel.

Dès lors, Louis Garrel avec "L’homme fidèle" assume sa propre filiation et s’inscrit ouvertement dans un héritage de cinéma précis qui n’est autre que le sien, celui de son père avant lui, celui de Truffaut, Chabrol, Godart et tant d’autres.

En multipliant les références à chaque plan, il semble affirmer haut et fort sa fidélité éternelle pour ses pères/paires de cinéma. En apparence, c’est une « histoire simple » mais la simplicité a parfois quelque chose de grand quand elle est racontée avec talent.


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