Critiques

L’Incroyable histoire du Facteur Cheval : Gravé dans la roche

Par Guillaume Meral

Nils Tavernier tourne peu, mais il tourne (très) bien. Déjà dans "De toutes nos forces", on discernait derrière la façade du mélodrame programmatique l’empreinte d’un cinéaste qui ne choisit pas son sujet au hasard. Cinq ans après cette belle promesse de cinéma, le fils de Bertrand mais surtout documentariste chevronné revient avec un film qui entérine une sensibilité à ce point singulière qu’elle ne saurait être distillée autrement que par intermittence. Quand rareté rime avec préciosité.

"L’incroyable histoire du facteur cheval", puisque c’est son titre, raconte l’histoire (vraie et effectivement incroyable) d’un facteur dans la Drome du XIXème siècle, qui bâtit durant 33 ans ce qui fut surnommé « Le palais parfait ». Le mythe derrière la légende devenue curiosité locale donc, mais que Tavernier ne considère jamais à l’aune d’une quelconque dimension folklorique. Bien au contraire, on comprend dès les premières minutes que l’on est face à la rencontre d’un cinéaste avec son sujet, l’union des deux parties se scellant dans l’harmonie d’un médium en liesse. De fait, on retrouve les motifs qui égrenaient le précédent film de Nils Tavernier.

Le lien organique des protagonistes avec leur environnement, les problèmes de communication du héros, le dépassement à travers l’effort… Autant de marqueurs transcendés ici par la force de parti-pris artistiques qui épousent le héros avec l’évidence organique qui caractérise le rapport que celui-ci entretient avec son habitacle. Notamment dans sa volonté de prendre au mot ses difficultés à communiquer à travers un récit épuré à l’os, qui repousse toute tentations romanesques susceptibles d’extrapoler ses traits de caractère. Au diapason de son héros taiseux qui convoque ses dons manuels pour donner forme aux sentiments qu’il ne sait pas oraliser, le film parle peu mais raconte énormément à la seule puissance sensorielle de sa mise en scène. Il y a quelque chose de réellement bouleversant dans la limpidité cristalline avec laquelle le film aligne tous ses compartiments sur la même note. Il suffit de constater le lyrisme tellurique et silencieux qui se dégage de l’union entre le cadre et son décors montagneux pour se rendre compte de la chose.

"Facteur Cheval" est une œuvre tout en relief, au sens où chaque parcelle de l’image sculpte l’appartenance holistique du héros à cet univers ayant mis dans ses mains le pouvoir d’y laisser son empreinte. Une dimension qui transparait jusque dans le choix de Jacques Gamblin, qui frôle parfois le cabotinage mais ne cesse jamais d’être juste, dont le visage d’une minéralité peu commune fait résonner un peu plus la mélodie de l’ensemble. Cet ancrage inclusif de l’histoire émane également de la manière dont l’expérience du temps constitue ici un point fondamental de l’immersion du spectateur. En effet, Tavernier condense 50 ans de la vie d’un homme sur une petite heure quarante qui ne donne jamais l’impression de sauter des étapes. Autrement dit, on ne voit pas le temps passer mais on ressent le poids du temps qui passe. "Facteur Cheval" nous rappelle ainsi un film que la durée au cinéma est avant tout un art de l’ellipse, et que le temps est aussi (et surtout ?) une affaire d’espace. On pense parfois au "Excalibur" de John Boorman, autre réalisateur qui n’avait pas peur d’ancrer ses récits dans leurs sols pour nous enchainer à une temporalité propre au lieu dépeint.

"Facteur Cheval" est une histoire qui ne pourrait se dérouler ailleurs, ni être racontée autrement. Ça devrait toujours être le cas, mais ça fait partie de ces évidences qui ne le sont pas et que le film de Nils Tavernier réhabilité au rang de parole d’Évangile. A l’instar de "Forrest Gump", autre héros guidé par une idée qui le dépasse, "Facteur Cheval" est aussi universel (parce que populaire) qu’enraciné dans son identité géographique et cinématographique. Soit un reflet de cette époque où le 7ème était encore cet art populaire qui s’imposait comme le pupitre dans l’espace et le temps du destin extraordinaire des gens simples. Anachronique ? Peut-être. Intemporel ? Assurément.

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