Critiques

L’Ombre de Staline : L’expérience interdite

Par Guillaume Meral

La réouverture des salles obscures, c’est l’open-bar du cinéphage au palet galvaudé par trois mois de confinement en streaming. Si l’actualité dispense pour le moment de célébrer le retour au temple en mode all-inclusive, il demeure néanmoins des propositions qui permettent de lever le coude au comptoir en attendant le top départ d’éventuelles bacchanales estivales. Et, avec le nouveau d’Agniezka Holland, "L’ombre de Staline", on peut dire que l’apéro est à prise rapide.

"L’ombre de Staline" narre l’histoire (vraie) de Gareth Jones, jeune journaliste britannique hautement introduit dans les arcanes de Westminster. Intrigué par le miracle soviétique qui fascine l’Occident, il débarque en URSS en 1933 avec l’intention d’interviewer Staline en personne. Mais sa route le conduira à découvrir à l’effroyable envers du décor que la propagande du régime s’efforce de dissimuler…

De toute évidence, Agniezka Holland entend marquer le coup. Ayant elle-même vécu l’oppression soviétique de l’autre côté du mur, la réalisatrice entretient un lien hautement personnel avec le sujet, qu’elle évite néanmoins de diluer dans une forme trop académique. Film à charge, mais pas film à thèse, "L’ombre de Staline" s’efforce dans un premier temps de travailler le point de vue du personnage principal (excellent James Norton) pour confronter par les sens le spectateur à « l’Holodomor ». Soit littéralement l’extermination par la faim du peuple ukrainien, affamé par la politique absurde et despotique du parti. Un épisode trop peu connu de l’histoire dont Holland s’efforce à atténuer le filtre pour conduire le public à faire l’expérience de l’impensable...

Une démarche qui culmine dans l’errance du héros dans l’enfer de la campagne ukrainienne, magistrale descente dans le royaume des morts dominé par un ogre omniprésent qui ne se montre jamais. On pense parfois à la Kathryn Bigelow de "Détroit" dans cette volonté de mettre le nez du spectateur dans le charnier, et l’amenant à ressentir (et non pas à constater) la perte de repère et le désarroi du héros qui évolue sans filet dans une réalité alternative oppressante. Ce n’est pas une leçon d’histoire, mais l’expérience cinématographique d’une horreur reléguée à la marge des manuels.

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James Norton et Vanessa Kirby - Copyright Robert Palka

De fait, on regrette que le film présente des difficultés à rebondir après ce tour de force, et retombe dans des balises plus conventionnelles lorsque le journaliste retourne au pays pour tenter d’alerter une opinion publique incrédule et un pouvoir complaisant. L’ostracisation du héros dans ses propres terres est un véhicule bien moins puissant que son immersion dans un no man’s land hostile. "Détroit" subissait aussi le jet lag du retour au calme après la tempête, d’autant plus pénalisant ici qu’une gestion précipitée des événements donne au dernier acte un arrière-goût d’expédié. Comme si en filmant un personnage perdre sa raison d’être, le film ne trouvait plus de raisons de s’accrocher à la sienne.

Toutefois, pour aussi préjudiciable le dernier acte soit-il à la totalité de l’expérience, "L’ombre de Staline" s’impose comme une œuvre d’autant plus précieuse qu’elle interpelle l’air du temps dans sa démarche. Dans sa volonté de refuser le témoignage pour l’expérience vécue, de ne pas laisser de porte de sortie au spectateur pour le confronter à la vérité nue de ce qu’elle entend dénoncer, Agniezka Holland réussit une piqure de rappel qui atteint l’estomac en passant par la rétine. Comme une vidéo qui nous plonge dans l’innommable la tête la première pour nous interdire de l’ignorer. Toute ressemblance avec l’actualité n’est pas que fortuite….

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