20 octobre 2020
Critiques

L’Ombre de Staline : Quelques ombres au tableau

Par Pierre Deplancke

"L’Ombre de Staline" est distribué par Condor Distribution tel un film d’investigation, mettant en avant le journaliste et personnage principal Gareth Jones (James Norton) parti trouver les réponses au miracle soviétique au cœur même de l’URSS et de l’Ukraine. Tous les éléments sont réunis pour avoir un film d’investigation prenant, avec un suspense grandissant, une tension quant aux révélations et à la réussite de Jones.

Sauf qu’à la différence des "Hommes du Président" qui est une référence en la matière, le film s’égare dans des directions risquées au détriment de certains spectateurs. Dès le début, un plan particulièrement étrange se glisse pendant qu’on écoute la voix du narrateur, qui n’est autre que George Orwell racontant des passages de la Ferme des Animaux. Une caméra empruntant au cinéma expérimental avec dès les premiers instants un réglage manuel de la focale en plein film.

Difficile de parler d’amateurisme car la réalisatrice Agnieszka Holland n’en est absolument pas à son premier coup d’essai. C’est donc un choix de réalisation, il y en aura d’autres, et cela va en dérouter plus d’un... Caméra littéralement tournoyante, alternance entre caméra fixe et à l’épaule, des scènes longues sans dialogues… pourquoi pas ? Cependant la technique ne semble pas servir le film, bien au contraire. Le suspense retombe souvent après les scènes d’intensité et les quelques rebondissements. C’est donc un film au rythme en dents de scie. Le premier et le dernier acte parviennent à maintenir une certaine continuité, mais la rupture se produit au milieu du film.

Gareth Jones parvient enfin dans cette seconde partie en Ukraine, assistant alors à la terrible famine que subissent les ukrainiens, considérés par les soviétiques à Moscou comme des citoyens de seconde zone de l’URSS. Leur blé leur est arraché de force pour l’exportation afin de financer les travaux pharaoniques de Staline. Une population qui meurt de faim dans l’indifférence générale au milieu d’une société qui se revendique comme égalitaire. Voilà donc le « miracle soviétique », sordide et tragique.

Le souci est encore une fois la réalisation. Les choix effectués peuvent littéralement perdre le spectateur déjà mis à mal par une mise en scène peu académique. Audacieux, certes, mais dangereux. Les scènes sont interminables, un silence quasi permanent entrecoupé de chansons populaires chantées par les enfants pour raconter leur misère. Les deux seuls points réellement positifs sont la photographie avec un paysage presque en noir et blanc renforçant l’aspect inquiétant sur les villages fantomatiques et quelques révélations pour le moins impressionnantes.

Mais cela ne suffit pas car finalement le gros point noir de "L’Ombre de Staline" est l’interprétation faite par James Norton. Pourquoi est-il aussi naïf ? Cela en devient insupportable au fur et à mesure que le film avance, jusqu’à en devenir tout simplement invraisemblable. Comment ce type aussi benêt dans le film peut réussir l’exploit ne serait-ce que d’entrer en URSS ? Ou même d’avoir pu interviewer Hitler ? On n’y croit plus une seule seconde lorsqu’il enchaîne bourde sur bourde et que son air d’enfant battu ne le quitte jamais. On s’identifie assez peu à lui, comme à l’essentiel des autres personnages du film.

Cela s’explique par un scénario trop manichéen avec des personnages à deux doigts de la caricature. Si James Norton joue son personnage de manière excessivement naïve, Peter Sarsgaard, interprétant le journaliste américain Walter Durranty, campe un personnage excessivement machiavélique. On pourrait penser qu’il est encore plus cruel que Staline lui-même, insistant même dès le départ sur sa perversion y compris dans sa vie intime. On a donc un effet Koulechov assez lourd où Jones est associé à une pureté sans nom et très romantique tandis que Durranty est associé à un vulgaire satyre libertin, corrompu, homosexuel et drogué n’hésitant pas à se travestir et vivant dans l’opprobre. Il cumule ! Sans doute était-ce vrai ? Mais le film rend cela trop excessif pour que ce soit vraiment crédible… Dommage pour cet acteur talentueux dont le jeu n’est pas récompensé par la direction d’acteur. Seule Vanessa Kirby interprétant la journaliste Ada Brooks parvient à tirer son épingle du jeu. Une femme intelligente, maligne, tiraillée dans ses amours comme dans son travail, une conscience mise à mal… Le tout subtilement joué, elle est le seul personnage réellement complexe, crédible et attachant du film.

En définitive, "L’Ombre de Staline" est un film bancal qui divise. D’un côté des choix de réalisation qui desservent le propos pourtant très lourd de sens du film et une direction d’acteur caricaturale. De l’autre, de bonnes idées comme Orwell en narrateur inspiré par le travail de Jones pour l’écriture de la Ferme des Animaux, et aborder un sujet historique quasiment passé sous silence : la famine en Ukraine qui fit tant et tant de victimes. A recommander pour le lecteur de magazines cinéphiles avide de réalisation atypique. Par contre, le commun des spectateurs, et même les plus chevronnés, n’y trouveront, hélas, pas leur compte...

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