7 décembre 2019
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Lost in Translation : Chef d’oeuvre

Sofia Coppola, depuis la sortie de "Virgin Suicides", son premier film, a toujours répété son appréhension de la deuxième oeuvre, manifestant même son désir de tourner rapidement un film qu'elle pourrait enterrer pour passer directement au troisième.

Au vu de ce "Lost in Translation", deux possibilités sont envisageables : soit sa théorie du deuxième film a tout faux, soit il faudrait creuser dans son jardin pour y retrouver quelques bobines cachées...

Peut-être même y dénicherait-on plusieurs films, tant la maîtrise dont elle fait preuve ici nous donne peine à croire qu'il s'agisse d'un film de début de parcours. Mais il est vrai que cette nouvelle réalisation avait tout pour être attendue au tournant, transformer l'essai magistral de la précédente n'étant pas une mince affaire.

Alors, défi relevé ? Réponse : oui, cent fois, mille fois OUI ! La trame narrative de Lost in Translation n'est pourtant pas d'une renversante originalité : un homme et une femme se rencontrent et quelque chose peut (se) passer entre eux. Mais une infinité d'éléments font de ce film une expérience singulière, remarquable et intime.

Deux choses frappent en premier lieu: d'abord, l¹homme, c'est Bill Murray, et les occasions de le découvrir dans un rôle à la mesure de son génie (tous mots pesés) sont suffisamment exceptionnelles pour constituer en soi un événement. Son naturel, sa classe, la subtilité de son jeu sont ici au-delà de tout (et surtout du descriptible).

Ensuite, la grâce et la sincérité avec lesquelles Sofia Coppola capte l¹état à la fois cotonneux et suprasensible des êtres "jetlaggés" (littéralement et métaphoriquement) se hisse à des sommets Olympiens... Juste à côté du jeu de Bill Murray, pour donner une idée !

Le film aurait pu être une comédie romantique rehaussée d'une exotique originalité, par son "sujet", ou bien une comédie burlesque, à travers le comique résultant du décalage culturel en univers inconnu.

À ce sujet, nombre de notes d'humour -drôlissimes- pourraient donner à craindre un mépris d'ordre plus ou mois xénophobe à l'égard de la société japonaise: il n'en est heureusement rien, ce n'est que le regard porté par notre culture, elle-même composée de codes certainement indéchiffrables pour d'autres, qui crée cette sensation, admirablement rendue avec beaucoup d'intelligence, trop modeste pour être péremptoire, par la cinéaste.

Le spectateur pourrait, par instants, se croire devant un documentaire, magnifique et drôle, sur la découverte déboussolée de Tokyo. Nous sommes conviés à une promenade en apesanteur, bercée par une musique qui fait preuve d'une irréprochable sûreté de goût (My Bloody Valentine, Sébastien Tellier, Air, Phoenix, The Jesus and Mary Chain...).

Sofia Coppola revendique encore ici, comme dans son précédent film, la tentation du clip, forme visuelle parfois décriée (occasionnellement à juste titre) qui, loin d'appauvrir son cinéma, vient ressourcer sa beauté comme ses qualités narratives et sensorielles.

Comédie romantique, burlesque, documentaire, clip, etc. "Lost In Translation" est tout cela, mais transcendé par l'indicible magie de l'étrange sensation de décalage mêlée à celle de la naissance des sentiments.

S'il faut beaucoup parler de sensations pour évoquer "Lost in Translation", c'est que c'est par elles que le film offre au spectateur toute sa force : devant lui, nous ne retrouvons nous aussi dans cette état d'entre-deux mondes, parfois teinté de neurasthénie (le désenchantement, mid-life crisis ou non, a ici une place d'importance), mais il nous laisse à son terme étrangement revigorés : nous avons vu et ressenti l'infini des possibles et le pouvoir magique qui s'insinue dans les déchirures du temps et de l'espace.

Ainsi, ce couple formé dans une bulle par les deux "héros" (signalons que Scarlett Johansson est elle aussi remarquable), ce lieu où tout est différent, ce temps somnambulique, donnent à Sofia Coppola l'occasion de délivrer en toute simplicité apparente -la marque d'une grande cinéaste- des sensations singulières, un univers personnel, une expérience de spectateur inoubliable, un film étincelant, sublime. Un chef d'oeuvre !

Auteur :Rémi Boîteux
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