8 décembre 2019
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Lost in Translation : La parenthèse enchantée

"C'était cette image que Tokyo donnait d'elle-même à présent derrière la baie vitrée de la piscine, celle d'une ville endormie au coeur de l'univers, parsemée de lumières mystérieuses (...) et j'eus alors fugitivement conscience de ma présence à la surface de la terre, impression fugace et intuitive qui, dans le douceâtre vertige métaphysique où je vacillais, me fit me représenter concrètement que je me trouvais à l'instant quelque part dans l'univers".

Jean-Philippe Toussaint, Faire l'amour

Le deuxième film de Sofia Coppola, après le magnifique "Virgin suicides", est un pur bonheur, une comédie romantique et mélancolique, totalement dénuée de sensiblerie racoleuse, où les élans du cœur s'accordent avec les effluves déchirantes d'une ineffable tristesse.

L'histoire d'une brève rencontre, celle de Bob Harris, star de cinéma sur le déclin qui débarque à Tokyo pour tourner une publicité, et de Charlotte, jeune Américaine qui accompagne son mari, photographe de mode.

Deux êtres privés de repères dans une ville étrangère, deux solitudes égarées dans cet univers presque indéchiffrable, qui vont s'approcher doucement, par le hasard d'insomnies tenaces, et se reconnaître insensiblement au gré de conversations et de balades rythmées par une bande son cotonneuse. 

Entre songe nocturne et rêverie diurne, entre décalage horaire et interrogations existentielles, ce couple hors du monde, presque hors d'eux, conscients de leur propre absence à ce qui se joue autour d'eux, partagent d'abord leur sentiment d'étrangeté.

Pas seulement celui qui passe par l'incompréhension d'une langue ou d'une culture, mais surtout la sensation de revenir à soi au milieu d'un fourmillement de signes illisibles et donc de redécouvrir une intimité, débarrassé des contingences et du familier.

Projetés au milieu de ce royaume du simulacre où tout ce qui brille s'épuise et disparaît sitôt regardé, ils apprennent le détachement, celui qui nous libère de l'accessoire et nous fait vaciller, et s'accrochent à ce qu'ils avaient oublié, noyés sous le flot d'une perpétuelle agitation : leurs peurs, leurs désirs, leurs sentiments.

Lui est fatigué, plutôt blasé mais pas cynique ; elle est inquiète, vaguement stupéfiée par ce mari qu'elle ne reconnaît pas ; deux êtres flottants qui s'échouent sur les rivages d'un éloignement salutaire et retrouvent peu à peu le goût de l'autre par la grâce de regards à la dérobée.

De longues discussions au bar de l'hôtel en promenades urbaines sous les néons scintillants en passant par une virée jusqu'à l'aube en compagnie d'amis japonais qui s'achèvera par un karaoké en guise de dévoilement d'impressions à fleur de peau, Bob et Charlotte succombent à l'impalpable, à l'émoi, mais laisseront leur désir à l'état de promesses ; se séparant à regrets non sans avoir échangé un fougueux baiser sur un trottoir fourmillant.

L'épilogue d'une œuvre émouvante et délicate, magnifiée par l'interprétation idoine de Scarlett Johansson et Bill Murray, traversée d'un humour décalé, entre burlesque et absurde.

Un film enchanteur illuminé de moments de grâce comme cette séquence où Charlotte déambule seule à Kyoto, enveloppée par une sublime mélodie concoctée par Air, où la mise en scène fluide et subtile de Sofia Coppola nous emporte à l'écart du monde mais tout proche des vibrations amoureuses.

Auteur :Patrick Beaumont
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