Critiques

Marius : Vive Marseille !

Lorsque les figures de pantomime qui s'agitaient sur l'écran blanc des salles obscures ont enfin pu joindre la parole aux gestes, le public ébahi  a découvert que nos comédiens parlaient avec l'accent méridional. Comment un Art qui fut révélé au monde dans l'arrière salle d'un café des  grands boulevards par la grâce de deux frères, industriels lyonnais, put quelques décennies plus tard prendre l'accent chantant des riverains de la Méditerranée ? C'est la belle histoire que nous allons vous narrer. A l'heure des premières fleuraisons, Marcel Pagnol, en visite à Londres, eut une des plus importantes révélations de sa vie : le cinéma pouvait être le prolongement naturel du dramaturge. «Broadway Melody » allait être pour le petit provincial le pendant de la pomme d'Isaac Newton, la concrétisation d'une pensée encore dans les limbes. Faisant fi de l'ire des ringards de la société des auteurs, l'homme de lettres devint l'évangéliste du monde de l'image animée. Belle opportunité : en recherche de textes, le cinéma devenu parlant avait soif de dialogues à mettre dans la bouche de ses comédiens. Le fils d'instituteur rejeta les dollars de la Paramount, avide de soutiers écrivaillons, et s'avéra un redoutable homme d'affaires. Ne restait plus qu'à trouver le sujet de son premier long métrage. Il n'eut à chercher bien loin. Pourquoi ne pas mettre en images ses pièces jumelles qui triomphaient déjà sur les planches du théâtre de Paris, sis rue Blanche ? Rembobinons le fil de cette histoire et revenons en 1928.

L'exilé provençal a le mal du pays. Rastignac au pays de la littérature, le dramaturge est une étoile montante de la scène française : son « Topaze », féroce charge contre le milieu des politiciens lui a permis de sortir de l'anonymat. Mais voilà, la Canebière et le vieux port lui manquent. Pour tenir bon loin du pays des cigales, il a imaginé l'histoire de Marius, fils d'un tenancier de bistro et ses amours contrariées avec une marchande de crustacés, la petite Fanny. Pas question de la proposer aux directeurs de salles parisiennes, trop anecdotique. C'est donc le propriétaire de l'Alcazar, cours Belsunce, Bouche du Rhône, qui reçut le manuscrit. Homme intelligent et désintéressé, ce dernier convainquit l'expéditeur que le futur chef d'œuvre avait besoin des lumières de la capitale afin de briller au firmament.

A défaut de Marseille, l'auteur décida d'engager une distribution couleur locale. Pour notre bonheur, le sien, mais aussi une part non négligeable de cauchemars récurrents, il offrit le rôle majeur à un quasi débutant, Jules Auguste Muraire alias Raimu. Père tapissier, comme Molière soit dit en passant, le futur meilleur acteur de sa génération était la plus parfaite tête de cochon, et Dieu sait si les saltimbanques en comptent de nombreux, que l'on pouvait croiser sur sa route. D'une pingrerie maladive, au point de provoquer des disputes au restaurant afin de s'éclipser avant l'addition, il était surtout cabochard et obstiné. Refusant d'endosser le rôle de maître Panisse, sous le fallacieux prétexte que c'était lui qui devait être le propriétaire des lieux et non un simple invité, il obligea Marcel Pagnol à reconstruire la pièce en rajoutant des scènes à un personnage jusqu'ici secondaire. Il ne s'en tint pas là !

Reprenant donc la défroque du père de famille, il s'estimait avoir un droit de regard sur le choix de l'acteur interprétant son fils, Marius. Partant du principe que les protestants, alsaciens de surcroit, étaient des gens tristes, il obligea Pierre Fresnay, l'heureux élu à montrer patte blanche. Le futur compagnon d'Yvonne Printemps, perfectionniste en diable, emporta l'adhésion de son partenaire, après avoir fait un stage (légende ou réalité) de garçon de café, anonymement à quelques encablures du pont transbordeur. Véritable chef de bande, Raimu organisa la révolte passive en préparant en grand secret, la célèbre partie de cartes, avec ses partenaires, alors que l'auteur l'avait sacrifié sur l'autel de l'efficacité scénaristique. Désastre ? Four ? Pas le moins du monde !  La pièce se jouera à guichets fermés deux ans durant. Surfant sur la vague, la version cinématographique sera à son tour un triomphe. C'est dire si la gageure du remake paraissait un défi herculéen.

Gloser sur le plus célèbre des diptyques provençaux, en attendant le troisième volet l'an prochain, c'est tenter de répondre à deux questions : était-il nécessaire de se pencher de nouveau plus de quatre-vingt ans sur ce classique? La comparaison avec le film d'Alexandre Korda (Pagnol ayant récusé à l'époque  la casquette de réalisateur) n'est-elle point fatale aux comédiens qui osèrent se glisser dans les oripeaux de ses monstres que furent Raimu, Fresnay et Charpin a qui échut finalement le rôle de Panisse ? Si le théâtre est un art biodégradable, où seule la mémoire du spectateur prolonge la trace, le texte de Pagnol fut lui porté à l'écran. Il est donc possible de visionner la matrice cinématographique. Alors pourquoi une seconde version ? Tout simplement parce qu'un classique peut, doit même être dupliqué afin qu'une nouvelle génération puisse se nourrir d'un texte immortel. Et qui mieux que Daniel Auteuil, inoubliable Ugolin dans « Manon des Sources » aurait pu reprendre le flambeau ? Quant à l'interprétation, il faut avoir les œillères de la nostalgie pour ne pas en apprécier la qualité. Allez donc faire un tour du côté du vieux port, un Mandarin citron vous y attend au comptoir.
Auteur :Régis Dulas
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